Céline BERCION - Dr en Sociologie et Psychologie sociale
Psychothérapie systémique

Thérapie de couple - Sexothérapie 
Initiatrice des grandes traversées de vie

Psychothérapie, thérapie de couple, sexothérapie et éveil de conscience

06 22 75 87 93
NeoSoi
Céline BERCION - Dr en Sociologie et Psychologie sociale
Psychothérapie systémique

Thérapie de couple - Sexothérapie 
Initiatrice des grandes traversées de vie

Elle ne me désire plus : ce qui se passe vraiment dans la tête d’un homme


2 vues

Introduction - Quand une femme ne désire plus son partenaire, ce n’est pas le sexe qui s’effondre, c’est le lien

Toute lecture de ce texte qui isolerait une phrase de son cadre clinique, systémique et éthique (notamment sur le consentement et les asymétries de pouvoir) en trahirait le sens.

Pourquoi la perte de désir féminin fait-elle si mal aux hommes, bien au-delà de la sexualité ?

Quand une femme ne désire plus son partenaire, beaucoup d’hommes ne vivent pas cela comme une simple baisse de libido dans le couple. Ils le vivent comme un rejet global, une atteinte silencieuse à leur valeur, à leur place, à leur légitimité dans la relation. Ce qui se passe alors dans la tête d’un homme ne relève pas seulement du désir sexuel : c’est une crise du lien, profondément identitaire. 

Cette expérience, loin d’être marginale, concerne une part importante des hommes au cours de leur vie, comme le montrent les grandes enquêtes sur la sexualité. Pourtant, elle reste largement incomprise et tue. Dans les couples contemporains, marqués par l’injonction au bonheur, à l’épanouissement et à la performance, le désir est devenu une monnaie relationnelle. Il valide l’amour, rassure l’identité masculine, confirme la réussite du couple. Lorsque le non-désir féminin apparaît, il est rarement entendu comme un mouvement relationnel. Il est interprété comme une défaillance personnelle : "je ne suis plus désirable", "je ne compte plus", "quelque chose cloche chez moi".

Cette lecture n’a rien de naturel. Elle est le produit de normes de genre, de scripts sexuels intériorisés et d’un modèle conjugal qui fait du sexe une preuve plutôt qu’un langage. La confusion entre désir, amour et attachement est au cœur de la souffrance masculine contemporaine. On peut aimer sans désirer, rester attaché sans élan sexuel, mais ces distinctions sont rarement intégrées émotionnellement. Lorsque le désir se retire, c’est tout le lien qui est vécu comme menacé.

Dans la plupart des couples, le non-désir ne surgit pas brutalement. Je le constate chaque jour dans mon cabinet : le non-désir s’installe dans le temps, à mesure que le lien se rigidifie, que les corps se fatiguent, que la charge émotionnelle s’accumule. Cette menace ne reste pas mentale : elle s’inscrit dans le corps via les tensions, l'évitement du contact, la honte, la colère contenue ou encore la fatigue émotionnelle.

Le non-désir n’est pourtant ni une faute, ni une pathologie, ni une arme. Il est souvent un signal relationnel, parfois même une réponse saine à un contexte qui ne l’est plus. Cette crise n’épargne pas la femme : elle traverse souvent, elle aussi, une perte de repères face à un désir qu’elle ne maîtrise plus. Le problème commence lorsque ce non-désir est lu comme un verdict identitaire plutôt que comme un message.

Comprendre cette souffrance ne signifie ni la sacraliser, ni justifier la pression sexuelle ou la mise en dette du corps de l’autre. Au contraire, cet article propose de déplacer radicalement le regard : interroger ce que la perte de désir féminin révèle des rapports de pouvoir invisibles, des normes sexuelles contemporaines, de la honte masculine et des stratégies de survie relationnelle (pression, retrait, porno, silence) ainsi que du fantasme destructeur d’un "retour comme avant".

Car le désir ne disparaît jamais dans une personne. Il se déplace dans une relation. Et c’est précisément là que se joue l’avenir du lien, qu’il s’agisse de le transformer ou de s’en séparer sans se détruire.

Avant d’entrer dans l’analyse, quelques repères cliniques pour éviter les contresens.

Désir, non-désir et consentement dans le couple (définitions cliniques pour éviter les contresens)

Désir sexuel dans le couple
Le désir sexuel n’est ni constant ni automatique. Il varie selon l’histoire du couple, la sécurité émotionnelle, la fatigue, le stress, la santé et le contexte relationnel. Une baisse de désir dans le couple n’est ni une faute ni nécessairement un trouble sexuel.

Non-désir : quand l’un ne désire plus
Le non-désir désigne l’absence ou le retrait du désir sexuel, de façon transitoire ou durable. Il ne signifie ni absence d’amour ni rejet global du partenaire. Dans de nombreux couples, le non-désir est un signal relationnel, parfois corporel ou émotionnel, plus qu’un refus intentionnel.

Consentement sexuel dans le couple
Le consentement est un accord libre, explicite et révocable à tout moment.
Toute relation sexuelle obtenue sous pression sexuelle dans le couple, insistance répétée, culpabilisation, peur de perdre le lien ou chantage affectif ne relève pas d’un consentement libre, même au sein d’une relation engagée.

Pression sexuelle : de quoi parle-t-on ?
La pression sexuelle inclut les demandes insistantes, les reproches, le silence punitif, la mise en dette du désir ou l’argument du "devoir conjugal". Elle constitue une atteinte à l’intégrité psychique et corporelle de la personne concernée.

Souffrance masculine face au non-désir
Lorsque l’homme souffre du fait de ne plus être désiré, cette souffrance est réelle. Elle est souvent liée aux normes de virilité, de performance sexuelle et de validation identitaire. La reconnaître permet de prévenir les dérives, sans jamais justifier la contrainte ou la pression sexuelle.

Désir et pouvoir dans le couple
Le désir (ou son retrait) régule toujours le lien, même sans intention consciente de dominer. Celui qui ne désire plus n’exerce pas nécessairement un pouvoir, mais le déséquilibre créé peut transformer profondément la dynamique relationnelle.

Asymétries de pouvoir et cadre social
Les couples s’inscrivent dans des rapports de pouvoir historiquement et socialement situés entre les genres. Les prendre en compte est indispensable pour penser le désir sans culpabilisation, sans idéalisation et sans symétrisation abusive.

Note de cadrage éthique 

Comprendre le non-désir, la souffrance sexuelle masculine ou la fatigue relationnelle ne signifie jamais relativiser le consentement ni excuser la pression sexuelle. Toute lecture inverse trahit le cadre clinique, systémique et éthique de ce travail.

PARTIE 1 - Quand le désir se retire : pourquoi tant d’hommes vivent le non-désir comme un rejet identitaire

Quand une femme ne désire plus son partenaire, beaucoup d’hommes ne vivent pas cela comme une simple baisse de désir sexuel dans le couple. Ils le vivent comme une atteinte du lien, une fragilisation profonde de leur place et de leur valeur relationnelle. Ce qui est touché n’est pas seulement l’intimité sexuelle, mais une construction identitaire façonnée, souvent à bas bruit, par des normes de genre encore très actives.

Les données de santé sexuelle permettent de situer ce vécu. Les grandes enquêtes montrent que 14 à 19 % des hommes déclarent, au cours de leur vie, une baisse du désir vécue comme problématique et qu’environ 1/3 des hommes rapportent au moins une difficulté sexuelle (désir, érection ou éjaculation). Ces chiffres rappellent une chose essentielle : le non-désir n’est ni rare ni exceptionnel. S’il est si douloureux, ce n’est pas par sa fréquence, mais par la valeur symbolique que notre culture attribue au désir.


Dans de nombreux parcours masculins, le désir de la partenaire a été intériorisé comme une preuve silencieuse : preuve d’amour, de reconnaissance, de légitimité dans le couple. Lorsque cette preuve disparaît, le glissement est rapide : "elle ne me désire plus" devient "je ne compte plus". Ce passage n’est pas automatique, mais il est favorisé par un modèle conjugal où la sexualité fonctionne comme un indicateur implicite de réussite relationnelle. Comme l’a montré le psychiatre et sexologue Philippe Brenot, la sexualité contemporaine ne se limite plus à l’érotisme : la sexualité est devenue un support identitaire.

Cette lecture est renforcée par une confusion largement partagée entre désir, amour et attachement. Or ces dimensions relèvent de registres distincts, même si elles interagissent. On peut aimer sans désirer, rester attaché tout en traversant une éclipse du désir. Pourtant, sur le plan émotionnel, ces distinctions sont rarement intégrées. Le sexologue Claude Crépault a montré combien cette confusion alimente les malentendus conjugaux : l’absence de désir est alors vécue comme un rejet global, même lorsque le lien affectif demeure.

L’atteinte identitaire ne se produit généralement pas d’un seul coup. Elle s’installe dans le temps, par accumulation de micro-signes interprétés : gestes évités, contacts différés, silences prolongés, refus non élaborés. Peu à peu, le doute s’infiltre.
À cette dynamique s’ajoute un mécanisme central, souvent sous-estimé : la comparaison sociale. L’homme se compare à des figures réelles ou fantasmées (anciens partenaires, autres hommes perçus comme plus désirables, normes corporelles et sexuelles véhiculées par la culture et la pornographie, etc.). Le non-désir n’est alors jamais vécu seul : il se mesure à des modèles idéalisés, ce qui intensifie la honte et la blessure narcissique.

Il est important de le préciser : cette atteinte ne concerne pas "les hommes" de manière homogène. Elle touche des hommes socialisés dans des normes viriles encore dominantes, mais de façon très variable selon les trajectoires, les histoires d’attachement et les ressources émotionnelles. Les travaux de Pascal Hachet montrent que, chez certains hommes, le désir fonctionne comme un soutien narcissique discret mais structurant. Sa fragilisation peut réactiver des peurs plus anciennes : être remplaçable, perdre sa place, devenir inutile dans le lien.

Cette vulnérabilité est rarement mise en mots. La honte (honte de ne plus être désiré, honte de dépendre du désir de l’autre) favorise le silence, le retrait ou des tentatives de contrôle du lien. Comme l’analyse la psychanalyste Catherine Audibert, cette honte est socialement produite : elle empêche l’élaboration émotionnelle et rigidifie la relation. Reconnaître cette souffrance n’autorise en rien la pression sexuelle ni la mise en dette du corps de l’autre ; elle invite, au contraire, à interroger ce qui, dans le lien, ne circule plus.

Cette souffrance masculine n’est donc pas seulement intime : elle est produite par un modèle de couple qui a fait du désir un indicateur de valeur et de conformité relationnelle. Tant que cette équation n’est pas interrogée, le couple reste pris dans un malentendu profond. C'est d'ailleurs un enjeu majeur dans les thérapies de couple que j'accompagne. 

C’est à partir de cette atteinte identitaire, progressive et souvent silencieuse, que se déploient ensuite (et souvent à l’abri des mots) la peur du rejet, la honte sexuelle et le retrait émotionnel que nous allons maintenant explorer.

PARTIE 2 - Ce qui se passe dans la tête d’un homme quand elle ne le désire plus : peur du rejet, frustration sexuelle et dérégulation émotionnelle

Une fois l’atteinte du lien installée, ce qui se joue dans la tête d’un homme n’est plus d’abord une question de sens ou de réflexion rationnelle. C’est une dynamique de régulation émotionnelle sous stress. Le non-désir agit alors comme un stresseur relationnel aigu, déclenchant une cascade d’émotions, de pensées et de réactions corporelles.

La peur du rejet : une alarme affective puissante

La première émotion mobilisée est presque toujours la peur du rejet. Non pas seulement le rejet sexuel, mais la crainte plus globale de ne plus être choisi, de devenir secondaire, voire remplaçable dans la relation. La recherche en psychologie de l’attachement montre que la sexualité fonctionne souvent, chez l’adulte, comme un signal implicite de sécurité relationnelle. Lorsque ce signal disparaît, l’insécurité augmente, même chez des hommes se percevant comme autonomes ou peu dépendants affectivement.

Les travaux fondateurs de John Bowlby, prolongés en clinique adulte par Nicole Guédeney, montrent que la menace sur le lien active des systèmes émotionnels archaïques : vigilance accrue, anticipation du rejet, recherche de signes confirmatifs. Dans ce contexte, le non-désir est rarement interprété comme un simple état transitoire ; il est vécu comme un signal d’alerte relationnelle.

Rumination mentale et peur de l’infidélité fantasmée

Sur le plan cognitif, cette insécurité alimente une rumination persistante. Les pensées tournent en boucle :

"Pourquoi elle ne me désire plus ?"
"Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?"

"Est-ce qu’il y a quelqu’un d’autre ?"


Les études en psychologie sociale montrent que face à une menace affective, l’individu cherche spontanément une cause interne ou concurrentielle. Dans le couple, cela se traduit fréquemment par une peur de l’infidélité fantasmée, même en l’absence de tout indice objectif. Cette hypothèse, bien que souvent erronée, maintient un état d’hypervigilance émotionnelle qui rigidifie la relation et empêche toute lecture nuancée de la situation.

Frustration sexuelle et honte masculine : un nœud clinique central

À cette peur s’ajoute une expérience centrale, mais rarement nommée : la frustration sexuelle. Elle ne se réduit pas à l’absence de rapports sexuels ; elle touche à l’impossibilité de se sentir désiré, reconnu corporellement et confirmé dans le lien. Cette frustration est d’autant plus difficile à élaborer qu’elle entre en collision avec une norme masculine implicite : un homme devrait pouvoir gérer son désir sans dépendre de l’autre.

Cliniquement, cette frustration est étroitement liée à la honte sexuelle masculine. Honte de ne plus être désirable, honte de douter de sa capacité à susciter l’envie, honte parfois liée au vieillissement, au corps ou à la performance. Les travaux du sexologue Claude Crépault et ceux de Philippe Brenot montrent combien cette honte reste largement invisible, car elle contredit l’idéal de maîtrise et de constance sexuelle associé au masculin.

Colère secondaire et stratégies de protection psychique

La honte étant difficilement tolérable psychiquement, elle se transforme fréquemment en colère, émotion secondaire plus socialement acceptable. La colère donne une illusion de puissance là où domine un sentiment d’impuissance. Elle peut s’exprimer par de l’irritabilité, des reproches, une exigence de clarification immédiate ou, à l’inverse, un retrait brutal.

Cette transformation émotionnelle n’est pas anodine. Comme l’a montré le psychologue clinicien Pascal Hachet, la colère masculine fonctionne souvent comme un mécanisme de défense contre la vulnérabilité affective, en particulier dans le champ de l’intimité.

Le corps sous stress : quand le désir devient impossible

Le corps participe pleinement à cette dynamique. Le stress relationnel chronique active des réponses neurophysiologiques qui diminuent la capacité de mentalisation et de communication. Tensions musculaires, évitement du contact, perte de spontanéité, troubles de l’excitation ou de l’érection peuvent apparaître. Ces manifestations ne sont pas la cause du problème, mais l’expression corporelle d’une insécurité relationnelle.

Plus l’homme se sent menacé dans le lien, plus le corps se met en protection. Le désir, loin de se restaurer sous la pression, devient alors de plus en plus difficile d’accès.

Silence émotionnel et comportements de régulation

Face à cet ensemble (peur, frustration, honte, colère) beaucoup d’hommes adoptent un silence émotionnel. Non par indifférence, mais faute de repères pour dire ce qui se joue sans se sentir diminués ou disqualifiés. La détresse s’exprime alors par des comportements plutôt que par des mots : retrait, rigidification, tentatives de reprise de contrôle du lien, voire investissement compensatoire ailleurs.

Autrement dit : Émotion → mécanisme → comportement : la chaîne est rapide et souvent inconsciente.

Nota : il est essentiel de poser une limite claire : comprendre ces mécanismes n’excuse jamais la pression sexuelle, la culpabilisation ou l’intrusion dans le corps de l’autre. Reconnaître la souffrance masculine ne dispense pas de la responsabilité émotionnelle dans le lien ; cela permet simplement de déplacer le regard du jugement vers les processus.

Pourquoi cette lecture est essentielle

Ce n’est pas le manque de sexe qui fait le plus souffrir, mais l’insécurité affective qu’il réveille. Tant que cette insécurité n’est pas reconnue et travaillée, le couple reste pris dans une escalade de malentendus. Et pourtant, cette compréhension individuelle atteint vite ses limites. Car le désir ne se régule jamais seul.
Dans la partie suivante, nous verrons comment il se transforme (ou se fige) dans un système relationnel et social plus large, fait de rapports de pouvoir, de charge émotionnelle et de normes invisibles.

PARTIE 3 - Le désir ne disparaît pas dans une personne : il se transforme (ou se fige) dans un système relationnel et social

Après avoir exploré l’atteinte identitaire (Partie 1) puis la tempête émotionnelle qu’elle déclenche chez de nombreux hommes (Partie 2), un déplacement s’impose. Car le désir ne se comprend jamais uniquement à l’échelle individuelle. Il est toujours pris dans un système relationnel et social qui le soutient, le fragilise voire l’empêche de circuler.

Réduire le non-désir à une personne ("elle ne veut plus", "il souffre trop" etc.) empêche de voir l’essentiel : le désir est un phénomène interactionnel. Il dépend des conditions de sécurité, de réciprocité et de différenciation que le lien permet (ou pas).

3.1 Le couple comme système de régulation émotionnelle

Dans une lecture systémique, le couple n’est pas la somme de deux psychologies, mais un champ relationnel avec ses règles implicites, ses asymétries et ses tentatives d’équilibre. Lorsque le désir disparaît, ce n’est pas nécessairement parce qu’il manque, mais parce que le système ne permet plus son expression.

Plusieurs facteurs se retrouvent de manière récurrente dans la clinique du couple :

  • tensions non élaborées

  • conflits évités ou chroniques

  • sentiment d’injustice émotionnelle

  • perte de sécurité affective

  • fatigue psychique et corporelle

Dans ces contextes, le non-désir peut fonctionner comme une réponse adaptative. Non pas comme un refus conscient, mais comme une mise à distance protectrice. Le symptôme ne détruit pas le lien : il tente de le réguler là où les mots n’ont plus accès.

3.2 Charge émotionnelle, fatigue et dissociation du désir

Dans de nombreux couples contemporains, la sexualité est profondément affectée par une asymétrie de charge émotionnelle. La gestion du quotidien, de la parentalité, des relations familiales et du climat affectif repose encore largement sur une seule personne (toutes les études le montrent : le plus souvent la femme), non par nature, mais par organisation sociale et relationnelle.

Cette surcharge chronique n’épuise pas seulement le corps : elle désactive le désir. Le désir suppose un minimum de disponibilité psychique et corporelle. Lorsqu’une personne se sent constamment attendue, sollicitée, responsable du lien, le corps peut se retirer comme ultime espace de préservation.

Le non-désir n’est alors ni un chantage ni une punition, mais un signal somatique :
quelque chose dans l’organisation du lien est devenu trop coûteux.

3.3 Quand le non-désir devient un enjeu de pouvoir relationnel

Un point délicat, mais essentiel, doit être nommé clairement. Celui ou celle qui ne désire plus détient, malgré lui, un pouvoir de régulation du lien. Non pas un pouvoir voulu ou conscient, mais un effet structurel : le rythme du couple se réorganise autour de l’absence, de l’attente, de l’incertitude.

Ce déséquilibre est inconfortable pour les deux partenaires.

  • Celui qui désire encore peut se sentir dépendant, exposé, dévalorisé.

  • Celui qui ne désire plus peut se sentir coupable, pressé, ou se rigidifier pour se protéger.

C’est dans ce contexte que certaines tentatives masculines de reprise de pouvoir identitaire peuvent apparaître.

3.4 "Forcer le sexe" : une illusion de reprise de pouvoir identitaire

Lorsque le désir s’effondre comme confirmation identitaire, certains hommes tentent (consciemment ou non) de rétablir une asymétrie perdue. Insister, presser, négocier, culpabiliser, argumenter ou forcer deviennent alors des tentatives de réparation narcissique : si elle cède, je redeviens désirable ; si elle accepte, je retrouve ma place.

Nota : il est essentiel et fondamental d’être clair :
ces comportements ne sont jamais justifiables.
Ils relèvent de la contrainte sexuelle, explicite ou implicite et constituent une violence, quelles que soient la souffrance ou la détresse à l’origine.

Mais les comprendre sur le plan systémique permet de voir ce qu’ils cherchent à réparer : non pas le désir, mais une identité masculine fragilisée par la perte de reconnaissance. Le sexe devient alors un outil de régulation du pouvoir, et non plus un espace de rencontre.

Dans ces dynamiques, le désir ne peut évidemment pas revenir. La pression détruit précisément ce qui manque : la sécurité.

3.5 Quand elle-même ne comprend plus son propre non-désir

Il est tout aussi important de rappeler que le non-désir féminin n’est pas toujours clair pour celle qui le vit. Il peut être :

  • une fatigue corporelle accumulée

  • une colère non symbolisée

  • une perte de sens du lien

  • une dissociation protectrice

  • une réponse à une dette émotionnelle implicite

Dans ces situations, la femme n’est pas "celle qui prive", mais un sujet pris dans des injonctions contradictoires : être disponible, aimante, désirable, sans s’effondrer. Le corps, parfois, tranche là où la parole n’a pas encore trouvé d’espace.

3.6 Le désir comme fait social et politique

Le couple contemporain est sommé d’être simultanément :

  • un refuge affectif

  • un espace d’égalité

  • un lieu de réparation narcissique

  • un terrain de performance sexuelle durable

Cette accumulation d’attentes crée une pression structurelle sur le désir. Lorsqu’il devient une preuve, une obligation ou un outil de régulation identitaire, il cesse d’être vivant.

Interroger le non-désir, c’est donc aussi interroger le modèle de couple que nous reproduisons souvent sans le questionner...
 

Lorsque le désir ne circule plus, chacun tente de réguler la souffrance comme il peut. Certaines stratégies sont protectrices, d’autres deviennent délétères.

Dans la partie suivante, nous analyserons les tentatives masculines de régulation (retrait, pression, évitement, porno, fermeture émotionnelle) non pour les "excuser", mais avant tout pour comprendre ce qu’elles cherchent à réparer et pourquoi elles échouent la plupart du temps et se deviennent des sujets centraux dans les thérapies de couple.

PARTIE 4 - Tentatives masculines de régulation : entre survie psychique, sidération, impasses relationnelles et dérives possibles

Lorsque le désir ne circule plus dans le couple et que l’insécurité relationnelle s’installe, la souffrance ne reste jamais immobile. Elle cherche à se réguler.
Chez de nombreux hommes, cette régulation ne passe pas d’abord par la parole, mais par des comportements, parfois discrets, parfois plus visibles, qui visent moins le plaisir que la restauration d’un sentiment de valeur, de place et de continuité identitaire dans le lien.

Il est essentiel de poser un cadre clair dès l’ouverture : la majorité des hommes confrontés au non-désir ne deviennent jamais violents. Mais certaines stratégies de régulation, lorsqu’elles ne sont ni pensées ni accompagnées, peuvent glisser progressivement vers des formes de pression ou de contrainte, sans toujours être conscientes. Comprendre ces mécanismes n’a pas pour fonction de les excuser, mais de prévenir leurs dérives.

Ces stratégies n’apparaissent généralement pas d’un seul bloc. Elles se déploient dans le temps, au fil de l’épuisement émotionnel, à mesure que les tentatives précédentes échouent et que l’insécurité s’installe.

4.1 Sidération masculine : quand il n’y a ni pression, ni retrait conscient

Avant même l’insistance ou le retrait, certains hommes traversent une phase de sidération psychique.
Le non-désir provoque alors un figement : ils ne savent plus quoi faire, quoi dire, ni comment se positionner. Cette sidération n’est pas de l’indifférence, mais une désorganisation interne face à une perte de repères identitaires.

Dans cet état, le lien n’est ni attaqué ni investi. Il est suspendu. Et cette suspension, lorsqu’elle dure, peut préparer le terrain à des stratégies plus défensives : pression, retrait, évitement ou surcompensation.

4.2 Insister, négocier, argumenter : quand le désir devient une dette relationnelle

Une stratégie fréquente consiste à insister, souvent de manière graduelle et apparemment raisonnable :

  • demandes répétées,

  • négociations ("juste un effort", "pour me rassurer", etc.),

  • argumentaires rationnels,

  • rappels implicites de la sexualité passée du couple.

Dans ces situations, le désir de l’autre n’est plus recherché comme un élan partagé, mais comme une preuve réparatrice : si elle accepte, alors je compte encore. Le sexe devient un moyen de réguler l’angoisse identitaire et non un espace de rencontre.

Cliniquement, cette dynamique transforme la sexualité en obligation émotionnelle, parfois sexuelle. Plus la pression augmente, plus le désir se retire. Le lien glisse d’un espace de liberté vers un espace de mise en dette du corps de l’autre.

Nota : je le dis sans ambiguïté : le consentement sous pression n’est pas un consentement.

4.3 De la pression à la contrainte : une frontière éthique à nommer clairement

La contrainte sexuelle ne se limite pas à la violence physique. Elle inclut principalement :

  • l’insistance malgré un refus explicite ou implicite,

  • la culpabilisation ("tu sais que j’en ai besoin"),

  • le chantage affectif ou relationnel,

  • la menace de retrait d’amour ou de rupture.

Ces formes de pression sont souvent inconscientes. Beaucoup d’hommes affirment ne pas forcer (et sont sincères lorsqu'ils en parlent, notamment en séance), tout en exerçant une contrainte réelle sur le consentement. L’absence d’intention de nuire n’annule pas l’impact psychique et corporel de ces dynamiques.

Aucune souffrance, aussi réelle soit-elle, ne justifie l’intrusion dans le corps de l’autre.

4.4 Se taire, se retirer, se fermer : la stratégie du retrait défensif

À l’opposé de l’insistance, certains hommes choisissent le retrait émotionnel. Ils cessent de demander, de parler, parfois même de toucher. Cette stratégie peut donner l’illusion d’un respect du non-désir, mais elle masque souvent une blessure non élaborée.

Le retrait fonctionne en fait comme une anesthésie :

  • pour ne plus ressentir le rejet,

  • pour éviter l’humiliation,

  • pour reprendre un semblant de contrôle interne.

Mais ce silence n’est pas neutre. En fait, il fige le système relationnel. La partenaire peut se sentir abandonnée, punie ou seule avec la charge du lien, tandis que l’homme s’enferme dans une solitude affective qui nourrit rancœur et désengagement. C'est un cas de figure que je rencontre régulièrement dans les accompagnements que je fais. 

4.5 Quand le désir masculin est vulnérable (et non dominateur)

Il est essentiel de nuancer.
Dans ces situations, le désir masculin n’est pas toujours pulsionnel ou dominateur. Il peut être une demande maladroite de lien, de réassurance ou de proximité, formulée avec les seuls outils émotionnels disponibles. Cette vulnérabilité du désir masculin est rarement reconnue. Lorsqu’elle n’est pas entendue, elle risque de se rigidifier et de basculer vers des stratégies défensives qui éloignent encore davantage le lien.

4.6 Surinvestir l’utilité ou la performance : mériter le désir

Une autre tentative consiste à redevenir indispensable : être plus aidant, plus présent, plus irréprochable. Cette stratégie repose sur une illusion fréquente : si je fais tout bien, le désir reviendra.

Mais (oui, il y a un "mais) le désir ne fonctionne pas sur le registre du mérite. Lorsqu’il est attendu comme une récompense, il se désérotise. La relation bascule dans une logique contractuelle où chacun perd en liberté et en spontanéité. 

4.7 Le recours au porno : un régulateur ambigu de la frustration sexuelle

Le recours à la pornographie apparaît souvent comme une solution de contournement. À court terme, il peut :

  • apaiser la frustration sexuelle,

  • éviter l’intrusion dans le corps de l’autre,

  • contenir l’agressivité ou la détresse.


Mais à moyen et long terme, il peut aussi :

  • dissocier sexualité et lien,

  • renforcer la comparaison et la honte,

  • nourrir des attentes irréalistes,

  • accentuer le silence et l’évitement du dialogue.

Le porno n’est ni la cause principale du non-désir, ni une solution durable. Il devient problématique lorsqu’il remplace le travail relationnel au lieu de le soutenir.

4.8 Le cycle d’escalade : quand le système s’auto-renforce

Ces stratégies ne fonctionnent pas isolément.
Plus la pression augmente, plus le désir se retire ; plus le retrait s’installe, plus la pression ou l’évitement risquent de réapparaître. Le couple entre alors dans un cycle d’escalade, où chacun tente de se protéger tout en aggravant l’insécurité du lien.

Ce cycle a un coût psychique important, notamment pour les femmes : anxiété, dissociation corporelle, perte de sécurité, parfois aversion sexuelle durable. Le non-désir cesse alors d’être un simple signal pour devenir un verrou.

4.9 Responsabilité émotionnelle : une ligne non négociable

De mon point de vue, reconnaître la souffrance masculine est indispensable.
Mais cette reconnaissance engage aussi une responsabilité émotionnelle : celle de ne pas transformer l’autre en régulateur de sa propre identité, de sa peur ou de sa valeur.

Comprendre ces stratégies ne revient jamais à les banaliser. Lorsqu’elles glissent vers la pression, la culpabilisation ou la contrainte, on ne parle plus de tentatives de régulation, mais de violence sexuelle conjugale, explicite ou implicite.

Nommer cette frontière est essentiel pour protéger les personnes et le lien.

4.10 Pourquoi ces stratégies échouent presque toujours

Toutes ces tentatives ont un point commun : elles cherchent à faire revenir le désir sans restaurer la sécurité relationnelle.

Or le désir ne revient ni sous pression, ni sous silence, ni sous marchandage. POur revenir sur le devant de la scène, il a besoin :

  • d’espace psychique,

  • de reconnaissance mutuelle,

  • de sécurité émotionnelle,

  • de liberté réelle.

Tant que le désir est traité comme une solution au malaise identitaire, il ne peut redevenir un espace de rencontre.


À ce stade, une question devient incontournable : faut-il absolument retrouver le désir tel qu’il était avant ?

Dans la dernière partie, nous allons quitter le fantasme du "retour comme avant" pour explorer une voie plus mature : choisir ce que l’on fait du lien lorsque le désir a changé  : transformation, redéfinition ou séparation consciente.

PARTIE 5 : Sortir du mythe du "retour comme avant" : désir, choix et responsabilité relationnelle

Arrivé à ce stade, une illusion doit être clairement nommée : celle du retour comme avant. Lorsque le désir s’est retiré dans le couple, vouloir retrouver exactement l’élan initial, la spontanéité des débuts ou la sexualité d’autrefois conduit souvent à une impasse. Non parce que le couple aurait échoué, mais parce que le désir n’est pas un capital figé. Il évolue avec les corps, les âges, les blessures, les contraintes du réel et les transformations du lien.

Renoncer au "retour comme avant" ne signifie pas renoncer au désir. Cela signifie accepter qu’il se transforme, qu’il change de forme, de rythme ou de place ou alors qu’il cesse d’être le centre organisateur du couple.

Quand la perte de désir touche l’identité masculine

Pour beaucoup d’hommes, la perte de désir de leur partenaire est vécue comme une atteinte profonde à l’estime de soi. Elle active des questions rarement formulées à voix haute : suis-je encore désirable ? Ai-je encore une valeur ? Ai-je encore une place ? Faute de mots émotionnels disponibles, cette souffrance s’exprime souvent par le silence, la maladresse ou des tentatives de régulation inadaptées.

Reconnaître cette douleur est essentiel. Mais la reconnaître ne signifie jamais la laisser gouverner le lien.

Le désir n’est ni une dette, ni une preuve à fournir

Dans de nombreux couples, la souffrance s’organise autour d’un fantasme implicite : si l’on fait assez d’efforts, si l’on comprend mieux, si l’on travaille suffisamment sur soi, le désir reviendra comme une récompense. Non, cela est une autre illusion.  Le désir ne fonctionne ni sur le registre de la dette, ni sur celui du mérite.
Il ne se commande pas, ne se négocie pas, ne se réclame pas. Lorsqu’il devient une obligation (explicite ou implicite) il se désagrège.

Sortir de cette logique est un acte de maturité relationnelle. POur ce faire, cela suppose de renoncer à faire du désir une preuve d’amour, de loyauté ou de valeur personnelle.

Désir sexuel et vitalité relationnelle : lever une confusion majeure

Un point doit être posé clairement : l’absence ou la transformation du désir sexuel ne signifie pas nécessairement l’absence de vitalité relationnelle. La vie d’un lien ne se mesure pas uniquement à la fréquence des rapports sexuels ou à l’intensité du désir, mais aussi à la qualité de présence, de sécurité émotionnelle, de respect et de liberté mutuelle.

Inversement, un couple peut maintenir une sexualité active tout en étant profondément appauvri sur le plan affectif. Le désir est un indicateur du lien, pas un verdict sur l’amour.

Trois issues possibles lorsque le désir a changé (aucune n’est un échec)

Lorsque le non-désir est reconnu, nommé et compris, plusieurs chemins peuvent s’ouvrir. Aucun n’est supérieur aux autres. Ce qui compte, c’est la lucidité, le consentement et la responsabilité émotionnelle avec lesquels ils sont empruntés.
 

1. Transformer le lien

Certains couples choisissent de transformer leur relation :

  • redéfinir l’intimité,

  • explorer d’autres formes de sexualité ou de sensualité,

  • déplacer le centre du lien vers plus de sécurité, de jeu et de curiosité mutuelle.

Dans ces cas, le désir ne revient pas comme avant : il émerge autrement, parfois plus lentement, parfois plus profondément.
 

2. Redéfinir la place du désir

D’autres couples acceptent que le désir sexuel ne soit plus central. Ils construisent alors une relation plus affective que sexuelle, ajustent consciemment leurs attentes et reconnaissent les limites de chacun. Ce choix n’est ni une résignation ni un renoncement, s’il est élaboré, partagé et librement consenti.
 

3. Se séparer sans se détruire

Enfin, certains couples découvrent que le non-désir révèle une fin de cycle.
Lorsqu’elle est pensée, accompagnée et respectueuse, la séparation peut devenir un acte de cohérence intérieure plutôt qu’un effondrement.

Comprendre le non-désir, ce n’est pas toujours sauver le couple. C’est parfois se sauver soi et permettre à l’autre de faire de même.

Responsabilité relationnelle et asymétries à nommer

Quelle que soit l’issue, une question reste centrale : comment chacun assume-t-il sa responsabilité émotionnelle dans le lien ?

  • Ne pas faire porter à l’autre la charge de sa valeur.

  • Ne pas utiliser le sexe comme outil de régulation identitaire.

  • Ne pas transformer le corps de l’autre en solution à sa peur ou à son insécurité.

Cette responsabilité s’exerce toutefois dans des cadres relationnels souvent asymétriques, qu’il est indispensable de nommer pour ne pas invisibiliser certaines charges émotionnelles ou certains rapports de pouvoir. Parler de responsabilité partagée ne signifie pas nier les déséquilibres, mais les rendre pensables et transformables.

Interroger le désir dans le couple, c’est aussi interroger un modèle culturel qui a fait du sexe un lieu de réparation narcissique, souvent au détriment du consentement et de la liberté intérieure.

Ce que permet réellement un accompagnement thérapeutique

Seuls, les couples restent fréquemment enfermés dans leurs interprétations, leurs peurs et leurs stratégies défensives. L’accompagnement thérapeutique ne vise pas à convaincre d’avoir envie, ni à "réparer" le désir à tout prix. Il consiste d’abord à recréer un cadre relationnel sécurisé, dans lequel le désir n’est plus exigé, instrumentalisé ou redouté.

En thérapie, il ne s’agit pas de provoquer le désir, mais de restaurer un espace où il n’est plus menacé. Concrètement, le travail permet :

  • de ralentir les cycles d’escalade,

  • de restaurer un minimum de sécurité émotionnelle,

  • de mettre des mots là où le corps a parlé à la place,

  • de distinguer ce qui relève du désir, de l’attachement, du trauma ou de l’histoire du lien.

Avant même de parler sexualité, il s’agit souvent de réparer le cadre du lien.

Questions que se posent de nombreux couples aujourd’hui

Beaucoup arrivent avec ces interrogations :

  • Peut-on continuer un couple sans désir ?

  • Le manque de désir signifie-t-il la fin de l’amour ?

  • Faut-il se séparer quand il n’y a plus de désir ?

  • Le désir peut-il revenir autrement ?

Il n’existe pas de réponse universelle. Il existe en revanche des chemins conscients, qui évitent la contrainte, la culpabilisation et l’auto-trahison.

Pour nous résumer : le désir est un révélateur, jamais comme verdict

Le non-désir féminin n’est ni une faute, ni une pathologie, ni une arme. Il est souvent un révélateur :

  • de déséquilibres relationnels,

  • d’injonctions culturelles à la performance,

  • de blessures d’attachement non élaborées,

  • d’un modèle de couple devenu trop étroit.
     

Il ne s’agit jamais de minimiser l’importance du désir, mais de refuser qu’il devienne un instrument de domination ou d’auto-évaluation. L’amour adulte ne se mesure pas à l’intensité du désir, mais à la capacité à se rencontrer sans se contraindre.

Conclusion

Le non-désir féminin comme symptôme relationnel inscrit dans un contexte socioculturel

Dans les discours contemporains, le non-désir féminin est souvent mobilisé comme un signe d’émancipation : refus de la disponibilité sexuelle, réappropriation du corps, sortie de la contrainte conjugale. Cette lecture est nécessaire, car elle corrige des siècles d’assignation des femmes à une sexualité de service. Toutefois, elle ne suffit pas à elle seule à penser la complexité des situations cliniques observées dans les couples.

L’ensemble de cette analyse montre que la perte de désir féminin dans le couple ne peut être réduite à une défaillance individuelle, hormonale ou psychologique. Elle apparaît avant tout comme un symptôme relationnel, révélant l’état du lien, mais aussi comme un produit des normes contemporaines qui confondent désir, amour et attachement. Dans un modèle conjugal où la sexualité est investie comme preuve de réussite affective, de santé relationnelle et de valeur personnelle, le non-désir devient alors rapidement une expérience de disqualification, en particulier pour les hommes socialisés à faire du désir féminin un étalon identitaire.

Ce déplacement permet de comprendre que ce qui se joue "dans la tête d’un homme" lorsque sa partenaire ne le désire plus excède largement la sphère sexuelle. Il s’agit d’un bouleversement symbolique et narcissique, nourri par des injonctions de genre persistantes, par la pression à la performance sexuelle et par l’absence de récits culturels légitimes permettant de penser la transformation (ou la disparition) du désir sans effondrement de soi.

Souffrance masculine et impensé politique de la vulnérabilité

L’analyse systémique des dynamiques conjugales que je vous ai proposée plus haut met en évidence que les tentatives masculines de régulation face au non-désir (qu’elles prennent la forme de l’insistance, du retrait, de la suradaptation ou du contournement) relèvent moins d’une volonté de domination que d’une quête de sécurité identitaire. Toutefois, ces stratégies, lorsqu’elles ne sont pas interrogées, peuvent participer à des cycles d’escalade où le désir devient un enjeu de pouvoir relationnel, parfois au détriment du consentement et de la liberté subjective de chacun des membres du couple.

Une tension majeure demeure alors : comment reconnaître pleinement la souffrance masculine liée au non-désir, sans pour autant la transformer en justification implicite de pressions sexuelles ou émotionnelles ? Autrement dit, que faisons-nous collectivement de la vulnérabilité masculine lorsqu’elle se heurte à l’autonomie du désir féminin ? Cette question traverse l’ensemble de l’article sans pouvoir être résolue par une réponse simple, tant elle engage des dimensions cliniques, éthiques et politiques imbriquées.

De mon point de vue, l’un des angles morts majeurs des débats actuels réside dans la difficulté à penser politiquement la vulnérabilité masculine. Lorsque le désir féminin se retire, de nombreux hommes vivent une déstabilisation identitaire profonde, sans disposer de récits collectifs légitimes pour l’exprimer. Cette souffrance est souvent soit minimisée, soit soupçonnée d’arrière-pensées coercitives.

Or, refuser de penser cette vulnérabilité, c’est courir le risque d’un durcissement : le silence, le ressentiment ou la radicalisation des positions. Le débat politique se trouve alors pris dans une alternative stérile entre la protection nécessaire du consentement féminin et la disqualification systématique du vécu masculin. Or, une telle polarisation empêche toute élaboration commune et rend le dialogue conjugal (comme le débat social) de plus en plus impossible.

La question n’est donc pas de choisir entre la reconnaissance du non-désir féminin et celle de la souffrance masculine, mais de tenir ensemble ces deux réalités sans les opposer.


Le non-désir féminin : révélateur émancipateur ou nouvelle impasse du couple contemporain ?

Enfin, si le non-désir peut être compris comme un révélateur des déséquilibres relationnels, des asymétries émotionnelles et des injonctions culturelles à la performance, il ne saurait être idéalisé. Cliniquement, il peut aussi devenir une forme de défense, voire une impasse, lorsqu’il fige le lien, empêche toute élaboration et interdit toute transformation réciproque. Reconnaître le non-désir féminin comme signal ne signifie donc ni le sacraliser, ni le pathologiser.

Le non-désir révèle ainsi les limites d’un modèle conjugal qui a fait de la sexualité un lieu de validation identitaire, de réparation narcissique et de reconnaissance sociale. Tant que le couple restera investi de ces fonctions, le désir continuera d’être un enjeu de pouvoir, qu’il soit revendiqué ou refusé.
 

Cette ambivalence ouvre ainsi un débat plus large : le désir sexuel doit-il rester un pilier central du couple contemporain ou faut-il accepter qu’il puisse s’en retirer sans disqualifier la relation ? Et, dans ce mouvement, quelle place accordons-nous à la souffrance masculine, souvent rendue illisible par des discours qui oscillent entre culpabilisation et déni ? Peut-on inventer un modèle de couple qui protège le consentement et la liberté des corps sans produire, en miroir, de nouvelles formes d’exclusion émotionnelle et identitaire ? Interroger le non-désir féminin revient ainsi à questionner les fondements mêmes du modèle conjugal actuel, pris entre idéal d’égalité, exigence de liberté individuelle et héritages normatifs encore profondément genrés.

J’accompagne les femmes, les hommes et les couples précisément dans ces zones de tension : là où le non-désir questionne le lien, là où la souffrance masculine peine à se dire sans se durcir, là où l’autonomie du corps féminin rencontre les limites du modèle conjugal dominant. Mon travail ne vise pas à restaurer le désir à tout prix, mais à clarifier ce qu’il vient révéler, afin que des choix conscients puissent émerger - transformation du lien, redéfinition de l’intimité ou séparation élaborée.

Les consultations se font dans un cadre clinique, éthique et respectueux du consentement et des subjectivités https://www.neosoi.fr/:

  • en séance individuelle de 45 minutes,

  • ou en thérapie de couple d’1 heure,

Si ce texte résonne, c’est peut-être qu’un travail de mise en sens est nécessaire. Il ne s’agit pas de sauver un couple, mais de se rencontrer sans se contraindre et, parfois, de se quitter sans se détruire.

FAQ

Cette FAQ s’inscrit dans une lecture clinique, systémique et sexothérapeutique, attentive aux rapports de pouvoir, à la vulnérabilité masculine et au respect strict du consentement.

1. Que faire quand ma femme ne me désire plus ?

La première erreur est de vouloir "réparer" le désir. Le non-désir est rarement une panne individuelle ; il constitue le plus souvent un signal relationnel, parfois corporel, parfois social. Avant toute tentative sexuelle, il est essentiel de comprendre ce que ce retrait vient dire du lien, de la sécurité émotionnelle et des dynamiques de pouvoir dans le couple.

2. Le manque de désir signifie-t-il la fin de l’amour ?

Non. Désir, amour et attachement sont trois registres distincts, bien que souvent confondus. Un couple peut s’aimer profondément tout en traversant une perte de désir. Inversement, une sexualité active ne garantit ni la qualité du lien ni la sécurité affective.

3. Est-ce normal qu’un homme souffre autant lorsqu’il n’est plus désiré ?

Oui. Dans nos sociétés, le désir féminin reste fortement associé à la valeur masculine, à la virilité et à l’estime de soi. Cette souffrance est réelle et légitime. La reconnaître ne signifie toutefois jamais qu’elle puisse se transformer en pression sexuelle ou en mise en dette du corps de l’autre.

Reconnaître la souffrance masculine ne revient en aucun cas à nier les asymétries structurelles ni les violences historiquement subies par les femmes.

4. Comprendre la souffrance masculine revient-il à justifier la pression sexuelle ?

Non. Comprendre n’est jamais excuser. L’article distingue clairement la reconnaissance de la souffrance masculine de toute légitimation de la contrainte sexuelle.
Toute relation sexuelle obtenue sous pression, culpabilisation ou insistance répétée ne relève pas d’un consentement libre, y compris dans le couple.

5. Le non-désir féminin est-il toujours un acte d’émancipation ?

Pas nécessairement. Le non-désir peut être un geste d’émancipation, mais il peut aussi être une défense, une fatigue relationnelle ou une impasse clinique. Le sacraliser empêche d’en penser les effets réels sur le lien et sur les subjectivités en présence.

6. La pornographie est-elle responsable du non-désir dans le couple ?

Non, pas directement. La pornographie n’est ni la cause principale ni une explication suffisante du non-désir conjugal. Elle devient problématique lorsqu’elle remplace le dialogue, nourrit la comparaison ou accentue la dissociation entre sexualité et lien.

7. Peut-on continuer un couple sans désir sexuel ?

Oui, à condition que cette réalité soit pensée, nommée et librement consentie à deux. Ce qui fragilise un couple n’est pas l’absence ou l'évolution du désir en soi, mais le silence, la pression sexuelle, la culpabilisation ou l’isolement émotionnel.
Lorsque ces questions deviennent sources de détresse ou de conflit, rester seul avec ses interprétations aggrave souvent la souffrance ; un accompagnement thérapeutique permet alors de clarifier les possibles : transformation du lien, redéfinition de l’intimité ou séparation consciente.

Bibliographie

  • Audibert, C. (2018). Les blessures d’attachement. Paris, France : Payot.
  • Bacqué, M.-F. (2013). Apprivoiser la mort : Psychologie du deuil et de la perte. Paris, France : Odile Jacob.
  • Bly, R. (1992). L’homme sauvage et l’enfant (trad. fr.). Paris, France : Le Livre de Poche.
  • Bowlby, J. (2002). Attachement et perte. Vol. 1 : L’attachement (trad. fr.). Paris, France : Presses Universitaires de France. (Ouvrage original publié en 1969)
  • Brenot, P. (2016). Les femmes, le désir et l’amour. Paris, France : Les Arènes.
  • Brenot, P. (2018). Le sexe et l’amour. Paris, France : Odile Jacob.
  • Castelain-Meunier, C. (2019). Les métamorphoses du masculin. Paris, France : Presses Universitaires de France.
  • Chollet, M. (2016). Réinventer l’amour : Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles. Paris, France : Zones.
  • Corneau, G. (1991). Père manquant, fils manqué. Paris, France : Albin Michel.
  • Crépault, C. (2011). La sexualité humaine (2e éd.). Québec, Canada : Presses de l’Université du Québec.
  • Cyrulnik, B. (2014). Les âmes blessées. Paris, France : Odile Jacob.
  • Giddens, A. (2004). La transformation de l’intimité (trad. fr.). Paris, France : Le Rouergue. (Ouvrage original publié en 1992)
  • Guédeney, N., & Guédeney, A. (2015). L’attachement : Concepts et applications cliniques (3e éd.). Paris, France : Elsevier Masson.
  • Hanot, N. (2020). Les blessures d’attachement : Les comprendre pour s’en libérer. Paris, France : Eyrolles.
  • Hargot, T. (2020). Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour ? Paris, France : Albin Michel.
  • Héril, A. (2019). Les hommes et l’amour. Paris, France : Albin Michel.
  • Hachet, P. (2015). Psychologie de la sexualité. Paris, France : Dunod.
  • Illouz, E. (2012). Consommation de l’utopie romantique. Paris, France : Gallimard.
  • Illouz, E. (2019). La fin de l’amour : Enquête sur un désarroi contemporain. Paris, France : Seuil.
  • Lopès, P. (2016). Traumatismes et sexualité. Paris, France : InterÉditions.
  • Molinier, P. (2013). Le travail du care. Paris, France : La Dispute.
  • Noël, J.-F. (2020). La peur d’aimer. Paris, France : Desclée de Brouwer.
  • Perel, E. (2018). L’intelligence érotique (trad. fr.). Paris, France : Robert Laffont.
  • Persiaux, G. (2021). Guérir des blessures d’attachement. Paris, France : Eyrolles.

NeoSoi - Dr Céline BERCION - psychologue sociale et systémique, thérapie de couple et sexothérapie - Bordeaux et visio

36 Avenue Roger Cohé
33600 Pessac
France

Inscrivez-vous à notre newsletter pour suivre nos actualités

Envoyé !


Lire les commentaires (0)

Articles similaires


Soyez le premier à réagir

Envoyé !

Derniers articles

Quel type de couple êtes-vous ? Un guide complet pour comprendre votre dynamique et ouvrir un chemin de conscience

07 Juil 2025

Thérapie de couple ou thérapie individuelle : comment choisir ?

02 Juil 2025

Elle ne me désire plus : ce qui se passe vraiment dans la tête d’un homme

12 Jan 2026

Le clitoris à la péri-ménopause et à la ménopause : comprendre ses transformations et retrouver le plaisir

05 Jan 2026

Breathwork rebirth : définition, bienfaits, déroulement et précautions

29 Déc 2025

Manque de passion, excès de dépendance, fatigue du lien : et si votre couple était en déséquilibre amoureux ?

16 Déc 2025

Catégories

Création et référencement du site par Simplébo Simplébo

Connexion