Faire l’amour dans l’eau : entre fantasme, sensations et réalité du corps
Faire l’amour dans l’eau évoque immédiatement la sensualité : peau mouillée, corps plus légers, proximité, nouveauté. Pourtant, mer, piscine, douche ou jacuzzi ne rendent pas forcément la sexualité plus simple. L’eau peut modifier la lubrification, augmenter les frottements et stimuler autant le désir qu’elle peut activer certains freins. Entre fantasme et réalité du corps, elle révèle surtout une chose essentielle : le désir dépend aussi du contexte dans lequel il peut apparaître.
Dans l’eau, le corps change. Il flotte davantage, se déplace autrement, perd certains de ses appuis habituels. La peau devient plus présente, les gestes ralentissent ou se transforment, et l’autre peut soudain nous sembler différent dans un décor qui ne ressemble plus au quotidien. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles l’eau occupe une place si forte dans notre imaginaire amoureux et sexuel.
Mais ce que l’imaginaire rend fluide ne l’est pas toujours dans la réalité. Une eau chaude peut être très excitante tout en diminuant le confort de la pénétration. Une scène rêvée comme sensuelle peut devenir moins agréable si le corps se crispe, si l’on se sent observé ou si les sensations ne correspondent pas à ce que l’on avait imaginé.
C’est là que l’eau devient particulièrement intéressante en sexologie : elle montre que désir, excitation, lubrification et plaisir ne sont pas une seule et même chose. Elle révèle aussi que ce qui érotise profondément l’un peut inhiber l’autre.
Alors, pourquoi l’eau nourrit-elle autant l’imaginaire érotique et amoureux, alors qu’elle modifie profondément les sensations, le confort et le fonctionnement du corps ?
Pour le comprendre, il faut regarder moins ce que l’eau « promet » que ce qu’elle change réellement dans notre expérience du désir, du corps et de la rencontre.
Partie 1 - Faire l’amour dans l’eau : pourquoi est-ce si érotique ?
Dans l’eau, nous ne ressentons pas notre corps exactement de la même manière. Nous sommes davantage portés, les mouvements changent, la température enveloppe la peau et le contact avec l’autre se transforme. On peut se soutenir, flotter ensemble, se rapprocher autrement. Pendant quelques instants, les corps familiers semblent presque redevenir nouveaux.
Et cette modification du contexte compte beaucoup dans le désir. Rosemary Basson a notamment montré que celui-ci ne précède pas toujours l’excitation : il peut aussi apparaître progressivement, à partir des sensations, de l’intimité et de la disponibilité à la rencontre. Autrement dit, il ne suffit pas toujours de « désirer quelqu’un » : encore faut-il que certaines conditions permettent au désir de se manifester.
Esther Perel apporte ici une autre dimension. Dans les relations durables, la familiarité qui sécurise le couple peut parfois réduire une part de l’étrangeté et de la nouveauté qui nourrissent l’érotisme. L’eau n’est évidemment pas aphrodisiaque par nature, mais elle change le décor, les sensations, les gestes. Et parfois, cela suffit pour regarder autrement celui ou celle que l’on connaît pourtant depuis longtemps.
Le fantasme retient le plaisir et oublie les contraintes
Bien sûr, entre une scène imaginée dans une eau turquoise et la vivre, il existe parfois un certain décalage. Dans le fantasme, il n’y a ni sable gênant, ni rebord glissant, ni eau trop froide, ni position inconfortable. L’imaginaire garde ce qui nous excite et laisse volontiers les détails pratiques hors champ.
Mais c’est justement l’une de ses fonctions. Un fantasme n’a pas besoin d’être fidèlement réalisé pour nourrir notre sexualité. Il peut simplement révéler une envie de jeu, de liberté, de nouveauté ou de proximité.
Le problème apparaît plutôt lorsque nous voulons absolument lui être fidèles. L’expérience doit alors devenir aussi excitante que prévu, les corps doivent répondre comme nous l’avions imaginé et chacun peut commencer à se demander s’il « profite suffisamment ». Ce qui devait libérer la sexualité devient alors une nouvelle chose à réussir.
Le fantasme perd parfois une partie de sa force lorsqu’il devient une performance à accomplir.
Et cette question dépasse largement la sexualité dans l’eau : combien de couples finissent par chercher à retrouver du désir en ajoutant de nouvelles expériences, alors que ce qui s’est perdu se situe parfois ailleurs ?
Partie 2 - Dans l’eau, que se passe-t-il réellement dans notre corps ?
Être dans l’eau, être lubrifiée et être excitée : trois réalités différentes
C’est probablement le point le plus important à comprendre : être mouillée par l’eau, être lubrifiée physiologiquement et ressentir de l’excitation sont trois réalités différentes.
Les recherches de Meredith Chivers sur la concordance sexuelle montrent justement que ce que nous ressentons et la réponse génitale de notre corps ne coïncident pas toujours parfaitement. Une personne peut éprouver beaucoup d’excitation sans présenter une lubrification proportionnelle et l’inverse est également possible.
Le corps génital donne une information, mais il ne raconte jamais à lui seul toute l’expérience sexuelle.
Être mouillée ne prouve donc pas le désir, et ne pas être suffisamment lubrifiée ne signifie pas que l’on ne désire pas son partenaire.
Cette distinction est importante, notamment lorsque l’un des partenaires interprète trop vite la réponse du corps de l’autre : « Tu n’es pas lubrifiée, donc tu n’as pas envie de moi. » Or, la sexualité humaine est beaucoup plus complexe. Fatigue, hormones, médicaments, stress, ménopause, contexte émotionnel ou simplement fonctionnement individuel peuvent modifier la réponse génitale sans raconter à eux seuls ce que la personne ressent.
Dans l’eau, cette confusion devient encore plus visible puisque la sensation d’être mouillée vient précisément de l’extérieur. Pourtant, l’eau ne remplace pas un lubrifiant sexuel et peut même rendre certains frottements moins confortables. Si cela devient désagréable, il n’y a rien à réussir : on ralentit, on change de pratique ou on utilise un lubrifiant adapté.
L’eau peut stimuler le désir… ou activer ses freins
Cette différence entre ce que nous imaginons et ce que notre corps ressent rejoint le modèle du double contrôle développé par Bancroft et Janssen. Pour simplifier, notre sexualité possède des accélérateurs et des freins.
Pour l’un, l’eau peut être un puissant accélérateur : nouveauté, nudité, liberté, vacances, petite transgression. Pour l’autre, exactement la même situation peut réveiller les freins : peur d’être vu, gêne corporelle, froid, difficulté à trouver ses appuis ou impression qu’il faudrait être particulièrement sensuel parce que « le décor s’y prête ».
C’est là que Basson et Bancroft et Janssen se rejoignent : le contexte participe au désir, mais il ne produit pas la même réponse chez tout le monde. Ce qui ouvre l’un peut refermer l’autre.
Dans le couple, cette différence est essentielle. Elle évite de penser trop rapidement : « Si tu m’aimais ou me désirais vraiment, tu aimerais ça autant que moi. »
L’eau ne crée pas le désir. Elle révèle plutôt les conditions dans lesquelles il peut apparaître, circuler… ou se bloquer
Partie 3 - Et si le plaisir dans l’eau était ailleurs que dans la pénétration ?
Quand le scénario sexuel habituel fonctionne moins bien
Nous continuons souvent à associer « faire l’amour » à la pénétration. Pourtant, dans l’eau, elle n’est pas nécessairement ce qui fonctionne le mieux. Les frottements peuvent devenir plus sensibles, certaines positions moins confortables et la réalité beaucoup moins fluide que dans l’imaginaire.
Mais cette difficulté peut justement devenir intéressante. Car lorsque le scénario habituel ne fonctionne plus tout à fait, il faut commencer à écouter davantage.
S’embrasser, s’enlacer, se caresser, flotter ensemble, se laisser porter ou simplement sentir le corps de l’autre peuvent alors suffire à faire de ce moment une expérience profondément sexuelle.
Retrouver le toucher, le mouvement et le jeu
L’eau demande également aux partenaires de s’ajuster davantage. Il faut parfois ralentir, se soutenir, changer de mouvement, abandonner une idée parce qu’elle ne fonctionne pas et découvrir ensemble ce qui devient agréable.
La sexualité cesse alors d’être une succession de gestes que l’on connaît déjà. Elle redevient une exploration.
Et c’est peut-être là que l’expérience devient la plus intéressante pour un couple : lorsqu’elle remet de la curiosité là où les corps étaient devenus très familiers. Non pas parce qu’il faudrait constamment inventer de nouvelles pratiques, mais parce qu’une sexualité vivante conserve la possibilité de se demander encore : « Qu’est-ce que tu ressens ? Qu’est-ce qui te fait du bien ? Et qu’est-ce qui nous donne envie aujourd’hui ? »
Ainsi, ce que l’eau complique parfois sur le plan mécanique peut ouvrir autre chose dans la rencontre : davantage de jeu, de présence et de sensations. Elle déplace momentanément la sexualité du faire vers le sentir.
Partie 4 - Ce que faire l’amour dans l’eau nous apprend sur le désir
Le désir dépend aussi des conditions dans lesquelles il peut apparaître
Finalement, l’eau fonctionne presque comme un petit laboratoire de notre sexualité. Nous n’éprouvons pas le même désir lorsque nous sommes détendus ou préoccupés, libres ou observés, curieux ou sur nos gardes.
Et c’est peut-être là que l’expérience devient intéressante au-delà de l’eau elle-même. Lorsqu’un couple dit : « Nous n’avons plus beaucoup de désir », la question n’est pas toujours seulement de savoir si l’attirance existe encore. Il peut être tout aussi important de regarder dans quelles conditions chacun arrive encore à se sentir disponible, vivant et désirant.
Parfois, le couple découvre que le désir existe encore, mais qu’il disparaît sous la fatigue, les tensions, la répétition, la charge mentale, la pression de réussir ou le sentiment que chaque rapport doit suivre le même chemin.
Ainsi, plutôt que de chercher immédiatement à « mettre du piment », il peut être beaucoup plus intéressant de retrouver les conditions dans lesquelles le désir peut recommencer à circuler.
Mais changer de décor ne suffit pas toujours
Pour autant, une piscine, un jacuzzi, une chambre d’hôtel ou des vacances ne réparent pas à eux seuls une sexualité devenue difficile. Ils peuvent créer une ouverture, mais ils ne font pas disparaître un ressentiment ancien, une douleur, une peur de l’intimité ou des freins sexuels installés.
Et c’est là, en tant que sexothérapeute, que ma position est assez claire : une sexualité vivante n’est pas celle qui accumule les expériences. C’est celle dans laquelle chacun peut encore explorer sans se forcer, essayer sans devoir réussir et dire non sans craindre de décevoir l’autre.
L’eau peut être un merveilleux terrain de jeu. Mais elle n’a de sens que si les deux partenaires peuvent y rester en contact avec ce qu’ils ressentent réellement.
Partie 5 - Faire l’amour dans l’eau est-il dangereux ?
Mer, piscine, jacuzzi, douche : ce qu’il faut savoir
- Dans la mer, le sel, les mouvements de l’eau et l’absence d’appuis peuvent rendre certaines pratiques inconfortables.
- Dans une piscine, le chlore et les frottements peuvent irriter certaines personnes.
- Le jacuzzi ajoute la chaleur et un espace souvent plus réduit, tandis que la douche offre davantage d’intimité mais nécessite de rester vigilant aux sols glissants.
Dans tous les cas, l’eau ne protège ni d’une grossesse ni des infections sexuellement transmissibles. Lorsqu’un préservatif est nécessaire, il doit rester correctement positionné. Avec un préservatif en latex, un lubrifiant à base d’eau ou de silicone est préférable aux produits huileux qui peuvent fragiliser le latex.
Enfin, si le corps dit que cela brûle, frotte ou fait mal, il n’y a aucune raison de poursuivre pour rester fidèle au fantasme. Une expérience sexuelle réussie n’est pas celle qui ressemble à ce que vous aviez imaginé : c’est celle dans laquelle vous pouvez encore vous écouter et vous ajuster l’un à l’autre.
Conclusion
Faire l’amour dans l’eau peut être délicieux, drôle, sensuel, maladroit ou franchement décevant. Et tout cela est parfaitement acceptable. Ce qui me paraît beaucoup plus problématique, c’est cette idée devenue presque banale qu’un couple devrait constamment « pimenter sa sexualité », multiplier les expériences et sortir de sa zone de confort pour continuer à désirer.
Je ne crois pas qu’une sexualité vivante se mesure au nombre de choses que l’on ose faire. Et je ne crois pas davantage qu’un couple qui fait l’amour dans un lit ait une sexualité moins épanouie qu’un couple qui expérimente dans une piscine, un jacuzzi ou ailleurs.
En tant que sexothérapeute, je regarde autre chose : pouvez-vous dire oui avec envie et non sans culpabilité ? Pouvez-vous changer d’avis en cours de route ? Dire que cela frotte, que vous avez froid, que finalement vous préférez simplement vous embrasser ? Pouvez-vous rire ensemble lorsque le fantasme se révèle beaucoup moins sexy que prévu, sans avoir le sentiment d’avoir « raté » quelque chose ?
Pour moi, la liberté sexuelle ne consiste pas à tout essayer.
Elle consiste à ne rien avoir à prouver.
Alors oui, faites l’amour dans l’eau si cela vous amuse et vous fait envie. Mais ne le faites pas pour sauver votre désir, être un couple plus moderne ou cocher une nouvelle case dans votre vie sexuelle.
Et peut-être est-ce justement là que commence une sexualité plus consciente : lorsque deux personnes peuvent explorer sans se forcer, rester à l’écoute de leur corps et continuer à se rencontrer sans avoir besoin de réussir quoi que ce soit.
C’est aussi ce que nous pouvons explorer en sexothérapie, seul(e) ou en couple : retrouver les conditions dans lesquelles le désir peut à nouveau circuler, sans se forcer à revenir à la sexualité d’avant, mais en découvrant celle qui peut devenir vivante aujourd’hui. rendez-vous sur mon site : https://www.neosoi.fr/
Ressources scientifiques
- Alter, A., Bonierbale, M., Bozon, M., Gouyon, P.-H., & Testard-Vaillant, P. (2015). À quoi sert le sexe ? Belin. L’ouvrage réunit notamment les regards de la sexologie, de la sociologie et de la biologie sur la sexualité.
- Brenot, P. (2010). Le sexe et l’amour. Odile Jacob. L’ouvrage aborde directement l’articulation entre désir, fantasmes, tendresse et vie de couple.
- Cadalen, S. (2014). Aimer sans mode d’emploi : Suivre les chemins de son désir. Eyrolles.
- Commo, C. (2025). J’ai envie… Moi non plus ! La délicate question de la libido dans le couple. Albin Michel.
- Héril, A. (2021). On ne fait pas l’amour, c’est l’amour qui nous fait : 13 clés pour dynamiser désir et sexualité. Le Courrier du Livre.
- Trudel, G. (2003). La baisse du désir sexuel : Méthodes d’évaluation et de traitement. Elsevier Masson.
https://www.anses.fr/fr/content/risques-sanitaires-des-piscines-usages-collectifs
https://www.allodocteurs.fr/sexo-faire-l-amour-dans-l-eau-une-fausse-bonne-idee-19980.html
NeoSoi - Dr Céline BERCION - psychologue sociale et systémique, psychothérapie, thérapie de couple et sexothérapie - Bordeaux et visio
36 Avenue Roger Cohé
33600
Pessac
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