La société de l'évitement : pourquoi nous fuyons nos émotions, notre corps… et parfois ceux que nous aimons
L'évitement n'est pas seulement un mécanisme psychologique. C'est une rupture progressive de la relation : à soi, à son corps, à ses émotions et aux autres.
Alors pourquoi une stratégie de protection aussi utile que l'évitement est-elle devenue une norme culturelle ? Comment cette indisponibilité progressive à nos émotions, à notre corps et aux autres finit-elle par appauvrir notre manière de vivre ?
Nous n’avons jamais autant parlé de santé mentale, d’intelligence émotionnelle, de bien-être ou de développement personnel. Pourtant, l’anxiété, l’épuisement, les troubles du sommeil, les difficultés relationnelles et le sentiment de solitude continuent de progresser. Ce paradoxe interroge : et si le problème n’était pas seulement ce que nous vivons, mais la manière dont nous avons appris à y répondre ?
Face à la peur, à la tristesse, à la colère, à la honte ou à l’incertitude, notre cerveau cherche naturellement à nous protéger. Et cette stratégie porte un nom en psychologie : l’évitement. À court terme, elle apaise. À long terme, elle peut nous éloigner de nos émotions, de notre corps, de nos besoins… et parfois de ceux que nous aimons.
Et parallèlement, notre époque ne nous apprend pas seulement à éviter la souffrance. Elle nous apprend progressivement à devenir indisponibles : indisponibles à ce que nous ressentons, à ce que notre corps tente de dire, à ce que nos relations demandent, à ce que le vivant cherche encore à faire circuler en nous.
J'en viens alors naturellement à penser à la question suivante : si le véritable coût de l’évitement n’était pas seulement psychologique ? Et s’il réduisait, peu à peu, notre capacité à habiter notre vie, notre corps et nos liens ?
Partie 1 - L’évitement : une intelligence de survie qui peut devenir une prison
Nous ne naissons pas en évitant
Nous parlons souvent de l’évitement comme d’un défaut. Comme si fuir ses émotions, taire un conflit ou détourner le regard disait quelque chose d’un manque de courage. C’est pourtant une lecture trop rapide.
En psychologie, l’évitement émotionnel est d’abord une manière de se protéger. Personne ne choisit de couper le lien avec ce qu’il ressent. Nous apprenons peu à peu quelles parts de nous peuvent être montrées, et lesquelles risquent de menacer notre sécurité, notre place ou notre appartenance. Cet apprentissage commence tôt. Il ne naît pas seulement des grands traumatismes, mais aussi des phrases ordinaires, des silences, des regards, des émotions trop vite minimisées, comme :
- « Arrête de pleurer. »
- « Ce n’est pas si grave. »
- « Tu es trop sensible. »
- « Sois fort. »
- Etc.
Ces mots n’apprennent pas seulement à "gérer" les émotions. Ils peuvent apprendre à ne plus les rendre visibles. A ce sujet, John Bowlby, fondateur de la théorie de l’attachement, a montré combien l’enfant dépend de ses figures d’attachement pour se sentir en sécurité. Lorsqu’une émotion semble menacer le lien, l’enfant ne renonce généralement pas à la relation. Il renonce plutôt à une partie de son expression émotionnelle. Il apprend l’adaptation avant l’authenticité.
Cette protection psychique est intelligente. Elle permet parfois de grandir dans un environnement imparfait, instable ou insécurisant. Le problème ne vient donc pas du mécanisme lui-même, mais du moment où cette manière de faire face continue d’organiser la vie adulte alors que le contexte a changé.
Steven C. Hayes parle d’évitement expérientiel pour désigner cette tendance à vouloir contrôler, repousser ou faire disparaître les pensées, émotions ou sensations corporelles jugées inconfortables. À court terme, cela apaise. À long terme, cette réponse peut entretenir la souffrance lorsqu’elle devient systématique.
Le cerveau ne cherche pas d’abord le bonheur. Il cherche la sécurité. Face à ce qui rappelle une douleur ancienne, il choisit souvent les solutions déjà connues, même lorsqu’elles nous limitent aujourd’hui. C’est pourquoi l’évitement ne ressemble pas toujours à une fuite. Il peut prendre la forme de la maîtrise de soi, de l’hyperactivité, de l’humour, du perfectionnisme, de la rationalisation, de la performance ou même d’une grande capacité à prendre soin des autres. Certaines personnes ne semblent pas aller mal. Elles travaillent, réussissent, répondent présentes, tiennent debout. Elles fonctionnent.
Mais fonctionner ne signifie pas toujours habiter pleinement sa vie. L’évitement ne nous retire pas brutalement à nous-mêmes. Il travaille plus lentement. Il émousse la perception, assourdit les signaux du corps, rend les besoins moins lisibles. On continue à avancer, parfois même avec une remarquable efficacité. Pourtant, quelque chose du lien se raréfie progressivement : le lien à soi, au désir, à la parole vraie, à la personne que l’on aime.
Aucun mécanisme psychologique ne se construit dans le vide. Nous apprenons toujours à nous protéger dans une histoire familiale, mais aussi dans une culture et une époque. Or notre société valorise précisément de nombreuses qualités qui peuvent, lorsqu’elles deviennent excessives, nourrir cette logique de protection : être performant, disponible, positif, rapide, capable de rebondir sans trop déranger.
L’évitement n’est donc plus seulement une réponse intime à notre histoire. Il trouve aujourd’hui un environnement qui, souvent sans le vouloir, le renforce. Et c’est peut-être là que réside le véritable enjeu : nous avons appris à si bien nous protéger que nous risquons parfois de confondre survivre avec vivre.
Partie 2 - Quand se protéger devient une manière d'habiter le monde
Une protection individuelle devenue une norme collective
L'être humain n'apprend jamais à se protéger seul. Il apprend à le faire dans une famille, dans une culture et à une époque données. C'est pourquoi l'évitement ne peut pas être compris uniquement comme un mécanisme psychologique. Il est aussi un phénomène social.
John Bowlby a montré combien nos premières relations façonnent notre manière d'entrer en lien avec nous-mêmes et avec les autres. Hartmut Rosa nous invite, lui, à regarder un autre niveau d'analyse : celui de la société. Ces deux auteurs parlent de réalités différentes, mais leurs travaux se rejoignent sur un point essentiel. Nous construisons nos façons de vivre dans un environnement qui nous apprend, explicitement ou non, ce qui mérite d'être montré... et ce qui doit rester silencieux.
Notre époque valorise la rapidité, l'efficacité, l'autonomie, la maîtrise de soi et la capacité à rebondir. Ces qualités sont précieuses. Elles deviennent pourtant problématiques lorsqu'elles finissent par constituer le seul modèle légitime de fonctionnement.
Dans ce contexte, la tristesse paraît improductive. L'hésitation devient une faiblesse.Le doute ressemble à un manque de confiance. Le repos doit être rentabilisé et le silence lui-même devient suspect. Progressivement, nous cessons alors d'interroger ce que nous ressentons. Nous cherchons surtout à retrouver, le plus rapidement possible, un état compatible avec les exigences de notre quotidien.
A ce propos, Hartmut Rosa décrit cette évolution comme l'une des conséquences de l'accélération sociale. Nous disposons de technologies toujours plus performantes pour économiser du temps, mais cette promesse produit un paradoxe : plus nous gagnons du temps, plus nous avons le sentiment d'en manquer. Ce temps libéré n'est jamais réellement disponible ; il est immédiatement absorbé par de nouvelles sollicitations, de nouveaux objectifs ou de nouvelles obligations.
Byung-Chul Han prolonge cette réflexion en montrant que nous sommes passés d'une société de la discipline à une société de la performance.
Hier, les contraintes venaient principalement de l'extérieur.
Aujourd'hui, elles sont largement intériorisées.
Nous nous demandons moins :
"que m'est-il permis de faire ?"
que : "pourquoi ne fais-je pas encore davantage ?"
Cette évolution transforme profondément notre rapport aux émotions. Une émotion n'est plus perçue comme une information sur notre état intérieur. Elle devient souvent un obstacle à notre fonctionnement. Nous ne cherchons plus à comprendre ce que la tristesse raconte d'une perte, ce que la colère révèle d'une limite franchie ou ce que l'anxiété exprime d'un besoin de sécurité. Nous cherchons avant tout à redevenir opérationnels.
Les données épidémiologiques montrent, parallèlement, que cette logique n'a pas réduit la souffrance psychique. Selon le Baromètre Santé publique France 2024, près d'un adulte sur six a présenté un épisode dépressif caractérisé au cours de l'année, tandis que les troubles anxieux continuent de progresser dans plusieurs catégories de la population. Dans le même temps, une proportion importante des personnes concernées ne recourt toujours pas aux soins. Ces chiffres invitent à une réflexion plus large : malgré une attention croissante portée à la santé mentale, notre société peine encore à offrir une véritable place à la vulnérabilité.
C'est précisément ici que les travaux de Steven Hayes rejoignent ceux de Hartmut Rosa. Hayes montre que nous cherchons spontanément à éviter les expériences psychiques douloureuses parce qu'elles procurent un soulagement immédiat lorsqu'elles sont tenues à distance.
Et de son côté, Rosa montre que notre environnement multiplie les conditions qui rendent cette fuite toujours plus facile.
Hayes décrit le fonctionnement du psychisme. Rosa décrit le fonctionnement de la société. Ensemble, ils permettent de comprendre pourquoi une adaptation utile dans certaines circonstances peut progressivement devenir une manière d'habiter le monde. Le risque n'est pas seulement de moins souffrir. Le risque est de ne plus prendre le temps d'écouter ce que la souffrance cherche à nous apprendre. De mon point de vue, cette nuance est fondamentale.
Une émotion n'est pas un dysfonctionnement à corriger. Elle constitue un système d'information sur notre rapport au monde, aux autres et à nous-mêmes. Antonio Damasio l'a d'ailleurs largement montré : les émotions participent à nos prises de décision, orientent nos comportements et nous renseignent sur nos besoins. Chercher systématiquement à les neutraliser revient à se priver d'une partie des informations nécessaires pour vivre et choisir.
C'est sans doute là que se situe le paradoxe le plus discret de notre époque : nous avons développé une remarquable capacité à continuer de fonctionner ; mais fonctionner ne signifie pas nécessairement être en relation avec ce que nous vivons.
Il est possible de travailler, de réussir, de prendre soin des autres, d'assumer ses responsabilités et de répondre à toutes les attentes sociales, tout en devenant progressivement étranger à ses propres besoins, à son corps, à son désir ou à sa vie intérieure.
L'évitement ne se limite donc pas à fuir une émotion difficile. Il peut devenir une manière de rester efficace tout en s'éloignant, presque imperceptiblement, de soi-même.
Partie 3 - Le corps : premier lieu de la rencontre… et premier lieu de l'évitement
Depuis le début de cet article, une idée se dessine progressivement : l'évitement ne nous éloigne pas seulement de nos émotions. Il modifie aussi notre manière d'habiter notre propre corps. Or, c'est précisément par le corps que nous faisons l'expérience du monde. Nous ressentons, nous désirons, nous nous apaisons, nous nous attachons et nous entrons en relation grâce à lui.
Comprendre le coût corporel de l'évitement, ce n'est donc pas changer de sujet. C'est poursuivre la même réflexion sous un autre angle. Pendant longtemps, les émotions ont été considérées comme des phénomènes essentiellement psychiques. Mais les travaux d'Antonio Damasio ont profondément renouvelé cette vision. Les émotions ne sont pas des perturbations de la pensée ; elles constituent un système d'information indispensable à notre équilibre. Elles orientent notre attention, participent à nos décisions et nous renseignent en permanence sur la manière dont notre organisme rencontre son environnement.
Autrement dit, une émotion est toujours une expérience corporelle.
Lorsque cette expérience peut être reconnue, traversée et mise en mots, elle retrouve progressivement sa place dans notre histoire. Mais lorsqu'elle reste durablement contenue, minimisée ou tenue à distance, elle ne disparaît pas pour autant.
Le psychiatre Bessel van der Kolk l'a montré dans ses recherches sur le psychotraumatisme : le corps conserve parfois la trace de réponses qui n'ont jamais pu aller jusqu'à leur terme. Il ne s'agit pas d'une mémoire consciente, mais d'une mémoire physiologique. Une respiration qui reste courte, une vigilance permanente, des tensions musculaires chroniques ou un sommeil fragile peuvent témoigner d'un organisme qui continue à se préparer à un danger pourtant disparu.
Stephen Porges apporte ici une nuance essentielle. Le corps ne garde pas seulement une mémoire ; il cherche avant tout à protéger. Son système nerveux évalue en permanence le niveau de sécurité de notre environnement. Lorsque cette perception reste orientée vers la menace, même de manière inconsciente, il privilégie les réponses de défense plutôt que les réponses d'ouverture. Cette adaptation est remarquable lorsqu'un danger est réel. Elle devient plus coûteuse lorsqu'elle s'installe durablement.
C'est ici que les travaux de Damasio, van der Kolk et Porges se rejoignent : les émotions nous informent, le corps les enregistre et le système nerveux organise la protection. Ensemble, ils montrent qu'il est impossible de séparer complètement la vie psychique de la vie corporelle.
Cette perspective invite également à regarder autrement certains symptômes. Une fatigue persistante, des troubles du sommeil, une hypervigilance, des douleurs chroniques, des difficultés digestives ou des troubles sexuels possèdent toujours des causes multiples. Les réduire à une explication psychologique serait scientifiquement inexact. En revanche, lorsqu'aucune cause organique ne permet, à elle seule, de comprendre leur persistance, il devient pertinent de s'interroger sur ce que l'organisme tente encore de protéger.
Les travaux de Gabor Maté ouvrent une piste de réflexion que je trouve intéressante. Selon lui, ce n'est pas seulement la souffrance qui épuise le corps. C'est aussi l'effort continu nécessaire pour maintenir certaines émotions, certains besoins ou certaines limites à distance de la conscience. Une grande partie de notre énergie peut alors être mobilisée non pour vivre, mais pour continuer à fonctionner.
Les données de Santé publique France rappellent que cette question dépasse largement les situations traumatiques. En 2024, près d'un adulte sur six a présenté un épisode dépressif caractérisé et les troubles anxieux continuent de progresser. Ces chiffres ne démontrent évidemment pas que l'évitement en serait la cause. Ils montrent en revanche que notre société peine encore à reconnaître, accueillir et élaborer la souffrance psychique avant qu'elle ne s'exprime sous d'autres formes.
C'est sans doute ici que se joue le lien avec notre vie relationnelle. Un corps qui reste durablement organisé autour de la protection devient moins disponible à l'expérience de la rencontre. La détente demande davantage d'effort. Le désir peut s'éteindre ou devenir imprévisible. Le toucher est parfois vécu comme envahissant alors même que la proximité est profondément désirée. Il devient plus difficile de se laisser surprendre, de faire confiance ou simplement d'habiter pleinement l'instant partagé.
L'évitement ne transforme donc pas seulement notre vie intérieure.
Il transforme progressivement notre manière d'être présent à notre propre corps.
Et lorsqu'il devient difficile d'habiter son corps, il devient tout aussi difficile d'habiter pleinement la relation. C'est là que la stratégie de protection quitte le territoire de l'individu pour devenir un enjeu profondément relationnel.
Partie 4 - Quand nous ne sommes plus disponibles à nous-mêmes, nous cessons aussi de rencontrer ceux que nous aimons
Les grandes difficultés relationnelles ne naissent pas toujours d'un conflit, d'une infidélité ou d'une séparation. Elles s'installent souvent beaucoup plus discrètement. Deux personnes continuent de partager une vie, d'élever leurs enfants, de travailler, de rire parfois, de préparer les vacances et d'organiser le quotidien. Vu de l'extérieur, rien ne semble avoir changé. Pourtant, la relation s'est progressivement déplacée. Les échanges deviennent plus fonctionnels qu'intimes, la présence remplace la rencontre, et chacun finit parfois par se sentir seul... à deux.
Cette évolution est rarement volontaire. Elle est souvent le prolongement de ce que nous avons exploré depuis le début de cet article. Lorsqu'une personne passe une grande partie de son énergie à maintenir certaines émotions, certains besoins ou certaines fragilités à distance, cette mobilisation intérieure finit inévitablement par avoir un coût relationnel. Il reste moins de disponibilité pour écouter, pour être touché, pour accueillir l'imprévu ou pour se laisser transformer par la rencontre avec l'autre.
Le psychologue John Bowlby rappelait que les relations d'attachement sont des lieux de sécurité autant que de vulnérabilité. Plus le lien est important, plus il réveille nos stratégies de protection. C'est pourquoi le couple devient souvent l'espace où nos adaptations les plus anciennes se rejouent avec le plus d'intensité.
Sue Johnson, fondatrice de la thérapie de couple centrée sur les émotions, montre que derrière la majorité des conflits conjugaux se cache une même interrogation :
« Puis-je compter sur toi lorsque j'ai besoin de toi ? »
Les critiques, les silences, les reproches ou le retrait émotionnel ne sont pas seulement des problèmes de communication. Ils sont souvent des tentatives, parfois maladroites, de retrouver un sentiment de sécurité dans la relation.
Cette lecture rejoint les travaux d'Esther Perel, qui rappelle que le désir amoureux ne dépend pas uniquement de la qualité de la communication. Il a besoin d'un corps suffisamment en sécurité pour pouvoir s'ouvrir à l'inattendu, au jeu, à la curiosité et à la rencontre. Un organisme mobilisé en permanence pour se protéger dispose de moins de ressources pour désirer, explorer ou se laisser surprendre.
Cette logique de protection finit alors par s'inviter au cœur même de la relation. Non pas parce que l'amour disparaît, mais parce que chacun cherche, souvent sans en avoir conscience, à éviter ce qui pourrait fragiliser le lien. Une conversation est repoussée de peur qu'elle ne dégénère. Un besoin reste tu pour ne pas paraître exigeant. Une blessure est minimisée pour ne pas créer de tensions. Un désir n'est plus exprimé, par crainte d'être rejeté, incompris ou de mettre l'autre en difficulté.
Ces ajustements sont rarement le signe d'un manque d'amour. Ils traduisent bien souvent une volonté sincère de protéger la relation. Pourtant, ce qui apaise à court terme peut appauvrir le lien à plus long terme. À force d'éviter les sujets sensibles, les émotions inconfortables ou les désaccords, le couple risque de perdre ce qui lui permet de rester vivant : la possibilité de se découvrir encore, de se laisser surprendre, de réparer après une blessure et de grandir ensemble.
Le dialogue devient progressivement plus fonctionnel qu'intime. Les échanges s'organisent autour de la logistique, des enfants ou du travail. Les gestes de tendresse se font plus rares, non parce que les sentiments ont disparu, mais parce que la disponibilité intérieure s'est réduite. Le désir lui-même peut s'éteindre, non par manque d'amour, mais parce qu'un corps organisé autour de la protection peine à s'abandonner à la rencontre.
Les grandes ruptures commencent rarement le jour où l'un des deux décide de partir. Elles prennent souvent naissance bien avant, lorsque la relation cesse d'être un lieu où chacun peut se montrer tel qu'il est, avec ses besoins, ses peurs, ses élans et ses vulnérabilités. Ce n'est pas toujours l'amour qui disparaît en premier. C'est la qualité de la rencontre.
Le sociologue Hartmut Rosa utilise le terme de résonance pour décrire ces moments où nous avons le sentiment d'être véritablement en relation avec le monde, avec une personne ou avec nous-mêmes. À l'inverse, lorsque tout devient uniquement fonctionnel, cette résonance s'affaiblit. La relation continue d'exister, mais elle perd peu à peu sa capacité à nous transformer. Cette lecture éclaire autrement ce que vivent de nombreux couples. Il est fréquent d'entendre : "nous nous aimons encore, mais quelque chose s'est perdu". Et ce quelque chose n'est pas toujours le sentiment amoureux. C'est parfois la qualité de la présence que chacun parvient encore à offrir à l'autre.
À force de vouloir préserver le lien de tout ce qui pourrait le fragiliser, le couple peut finir par éviter précisément ce qui lui permet de rester vivant : une parole sincère, une émotion difficile, un désaccord traversé ensemble, une vulnérabilité accueillie, un désir exprimé sans garantie d'être compris ou partagé. La relation devient alors plus prévisible, mais aussi moins habitée.
Hartmut Rosa parlerait ici d'une perte de résonance. Une relation ne se réduit pas à la coexistence de deux individus qui s'organisent efficacement. Elle demeure vivante lorsqu'elle continue de transformer ceux qui la composent, lorsqu'elle laisse une place à la surprise, à l'émotion, à l'altérité et à ce qui échappe au contrôle.
Sous cet angle, l'évitement ne fragilise pas seulement la santé psychique. Il transforme progressivement notre manière d'être en relation. L'évitement ne détruit pas toujours l'amour. Il réduit progressivement notre disponibilité à le vivre. La nuance est importante, car elle ouvre une perspective thérapeutique : ce qui s'est appauvri peut aussi, lorsque les conditions de sécurité sont réunies, retrouver progressivement sa vitalité.
Au fond, une relation ne se nourrit pas seulement de l'absence de conflits. Elle se nourrit de la capacité de chacun à rester suffisamment en sécurité pour demeurer présent à soi-même et suffisamment présent à soi-même pour rencontrer véritablement l'autre.
Partie 5 - Quand une société produit des individus adaptés… sans pour autant produire des êtres vivants
Depuis le début de cet article, une idée s'est progressivement dessinée. L'évitement n'est pas seulement un mécanisme psychologique. C'est une manière d'habiter le monde qui, lorsqu'elle devient permanente, réduit peu à peu notre disponibilité à ressentir, à désirer, à créer des liens et à nous laisser transformer par ce que nous vivons.
Cette évolution n'est pas uniquement individuelle. Elle est aussi le reflet d'une époque. Nous vivons dans une société qui valorise l'adaptation. Il faut apprendre vite, produire davantage, rester disponible, gérer son stress, maîtriser ses émotions, rebondir après un échec, retrouver rapidement un niveau de performance satisfaisant. Ces compétences sont utiles. Elles permettent de faire face à la complexité du monde contemporain. Mais elles peuvent aussi nous conduire à une confusion silencieuse : croire qu'être adapté signifie nécessairement être vivant.
Or, ces deux réalités ne se confondent pas. Une personne peut être parfaitement adaptée à son environnement. Elle peut travailler, prendre soin de sa famille, remplir ses responsabilités, atteindre ses objectifs et répondre à toutes les attentes sociales. Pourtant, elle peut avoir le sentiment diffus que quelque chose s'est éteint. Non parce que sa vie manque de réussites, mais parce qu'elle ne se sent plus profondément reliée à ce qu'elle vit.
Le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott rappelait que la santé psychique ne se résume pas à l'absence de symptômes. Elle se reconnaît aussi à cette sensation intime que "la vie vaut la peine d'être vécue". Cette idée trouve un écho remarquable dans les travaux du sociologue Hartmut Rosa. Avec son concept de résonance, il montre qu'une existence ne s'évalue pas uniquement à ce que nous accomplissons, mais à notre capacité à être touchés par le monde et à lui répondre. Une rencontre, un paysage, une musique, une conversation, une œuvre ou un silence peuvent nous transformer… à condition que nous soyons encore disponibles pour cette expérience.
Cette disponibilité est sans doute devenue l'un des grands enjeux de notre époque. Nous n'évitons pas seulement certaines émotions parce qu'elles sont douloureuses. Nous les évitons aussi parce que notre environnement social nous apprend, souvent dès l'enfance, que certaines d'entre elles sont plus acceptables que d'autres. La colère est plus facilement tolérée chez un homme que ses larmes. La tristesse est davantage autorisée chez une femme que son ambition ou son désir. Le doute est rarement valorisé chez un dirigeant. La vulnérabilité demeure souvent incompatible avec les représentations de la réussite.
Autrement dit, nos émotions ne sont jamais seulement individuelles. Elles sont aussi façonnées par des normes sociales, culturelles et relationnelles. Nous apprenons progressivement lesquelles peuvent être montrées, lesquelles doivent être contenues et lesquelles risquent de nous exposer au jugement ou au rejet. En tant que psychologue sociale, cette réalité me paraît essentielle : une société n'influence pas seulement nos comportements ; elle façonne aussi notre manière de ressentir.
Et, d'ailleurs, cette logique traverse désormais le champ du développement personnel. Prendre soin de soi est devenu une valeur importante (et c'est une évolution positive). Mais le risque apparaît lorsque le bien-être lui-même devient un nouvel objet de performance. Il faudrait mieux dormir, mieux respirer, mieux communiquer, mieux aimer, mieux méditer, mieux guérir. Même la quête de l'équilibre peut alors devenir une nouvelle manière de ne jamais s'arrêter.
La question n'est donc peut-être pas seulement : comment mieux gérer nos émotions ? A mon sens, la véritable question est plus exigeante : comment redevenir suffisamment disponibles pour les écouter, sans qu'elles dirigent notre vie et sans chercher à les faire disparaître ?
Cette disponibilité n'a rien de passif. Elle demande du discernement, de la sécurité intérieure et une capacité croissante à rester en relation avec ce qui nous traverse, même lorsque cela est inconfortable. Elle suppose également d'accepter que certaines protections, indispensables à une période de notre vie, ne soient plus nécessaires aujourd'hui.
Au fond, la santé psychique ne consiste peut-être pas à devenir plus fort que ce que nous vivons. Elle consiste à ne plus avoir besoin de nous absenter de nous-mêmes pour continuer à vivre.
C'est pourquoi je crois que le véritable défi de notre époque dépasse largement la question de la santé mentale. Il est culturel. Il est relationnel. Il est profondément humain.
Nous avons appris à devenir efficaces, à nous adapter et à nous protéger.
Il nous reste peut-être à réapprendre une compétence plus essentielle encore : demeurer disponibles à ce qui nous rend pleinement vivants.
Conclusion
L'évitement n'est pas l'ennemi. Il est même l'une des plus remarquables capacités d'adaptation dont dispose l'être humain. Sans lui, beaucoup d'entre nous n'auraient pas traversé certaines blessures, supporté certaines pertes ou grandi dans des environnements où il fallait parfois choisir entre exprimer ce que l'on ressentait et préserver le lien avec ceux dont on dépendait.
Le problème n'est donc pas d'avoir appris à se protéger. Le problème apparaît lorsque cette protection continue d'organiser notre manière de vivre alors même que les conditions qui l'ont rendue nécessaire ont disparu.
C'est sans doute là que notre époque mérite d'être interrogée. Nous parlons beaucoup de santé mentale, d'intelligence émotionnelle ou de bien-être, mais nous continuons à valoriser des normes qui rendent souvent difficile l'expérience même du vivant. Nous admirons la maîtrise plus que la sensibilité, l'efficacité plus que la disponibilité, la capacité à tenir plus que celle à être affecté par ce qui nous arrive. Sans le vouloir, nous entretenons parfois une culture de l'adaptation là où nous aurions besoin d'une culture de la rencontre.
La psychologie sociale nous rappelle que nos émotions ne se développent jamais en dehors d'un contexte. Nous apprenons très tôt ce qu'il est permis de montrer, ce qu'il vaut mieux taire, quelles vulnérabilités seront accueillies et lesquelles risquent de compromettre notre place dans le groupe. L'évitement est donc aussi une histoire collective. Il raconte autant notre société que notre histoire personnelle.
C'est peut-être pour cette raison que la question dépasse largement le champ de la psychologie. Elle touche à notre manière d'habiter le monde. Une société peut produire des individus compétents, autonomes, performants et parfaitement adaptés. Elle peut aussi, paradoxalement, produire des femmes et des hommes qui peinent à habiter leur corps, à reconnaître leurs besoins, à désirer librement ou à entrer dans des relations suffisamment sécurisantes pour se laisser transformer par l'autre.
Hartmut Rosa écrit qu'une vie humaine trouve sa profondeur dans la résonance : cette capacité à être touché par une personne, une œuvre, un paysage, une idée, un silence, et à répondre à cette rencontre plutôt qu'à simplement la traverser. Cette notion me semble particulièrement féconde. Elle nous rappelle que vivre ne consiste pas seulement à nous adapter à notre environnement, mais aussi à demeurer suffisamment disponibles pour que quelque chose de cet environnement puisse encore nous atteindre.
Peut-être est-ce là le véritable enjeu. Non pas apprendre à ressentir davantage, ni renoncer à toute protection, mais pour retrouver la liberté de choisir quand elle est encore nécessaire et quand elle ne l'est plus. Alors oui, nous ne sommes pas responsables des stratégies que notre histoire nous a obligés à construire. En revanche, nous devenons progressivement responsables de la place que nous leur laissons occuper dans notre existence.
À mes yeux, la santé psychique ne se résume donc ni à l'absence de symptômes ni à une parfaite maîtrise de soi. Elle se reconnaît dans cette capacité à rester présent à ce que l'on vit, à écouter ce que le corps exprime, à traverser les désaccords sans rompre le lien, à aimer sans tout contrôler et à accepter qu'une rencontre puisse encore nous transformer.
À une époque qui nous invite sans cesse à optimiser notre temps, notre efficacité et même notre bien-être, il est peut-être devenu profondément subversif de défendre une autre ambition : non pas vivre plus vite, ni vivre sans souffrir, mais vivre sans avoir à s'absenter de soi-même.
Vous vous reconnaissez dans cet article ?
Je vous accompagne en consultation individuelle (45 min) ou en thérapie de couple (1 h) pour comprendre les mécanismes qui freinent votre élan de vie et retrouver une relation plus apaisée à vous-même, à votre corps et à ceux que vous aimez.
→ Prendre rendez-vous : https://www.neosoi.fr/
Ressources scientifiques
- Bacqué, M.-F. (2015). L'un sans l'autre : Psychologie du lien. Larousse.
- Bourdieu, P. (1980). Le sens pratique. Les Éditions de Minuit.
- Bowlby, J. (1978). Attachement et perte. Volume 1 : L'attachement. Presses Universitaires de France. (Ouvrage original publié en 1969)
- Cyrulnik, B. (2012). Sauve-toi, la vie t'appelle. Odile Jacob.
- Damasio, A. R. (2010). L'erreur de Descartes : La raison des émotions. Odile Jacob. (Ouvrage original publié en 1994)
- Damasio, A. R. (2018). L'ordre étrange des choses : La vie, les sentiments et la fabrique de la culture. Odile Jacob.
- Dejours, C. (2009). Souffrance en France : La banalisation de l'injustice sociale. Seuil.
- Gross, J. J. (1998). The emerging field of emotion regulation: An integrative review. Review of General Psychology, 2(3), 271-299.
- Hayes, S. C., Strosahl, K. D., & Wilson, K. G. (2016). La thérapie d'acceptation et d'engagement (ACT) : Guide pratique. De Boeck Supérieur.
- Han, B.-C. (2014). La société de la fatigue. Circé.
- Illouz, E. (2006). Les sentiments du capitalisme. Seuil.
- Johnson, S. M. (2013). Serrés l'un contre l'autre : Sept conversations pour une vie d'amour [Hold Me Tight: Seven Conversations for a Lifetime of Love]. L'Homme.
- Kaës, R. (2009). Les alliances inconscientes. Dunod.
- Lazarus, R. S., & Folkman, S. (1984). Stress, appraisal, and coping [Stress, évaluation cognitive et stratégies d'adaptation]. Springer.
- Maté, G. (2023). Le mythe de la normalité : Trauma, maladie et guérison dans une culture toxique. Ariane.
- Porges, S. W. (2021). La théorie polyvagale : Fondements neurophysiologiques des émotions, de l'attachement, de la communication et de l'autorégulation. De Boeck Supérieur.
- Rosa, H. (2018). Résonance : Une sociologie de la relation au monde. La Découverte.
- Van der Kolk, B. A. (2020). Le corps n'oublie rien : Le cerveau, l'esprit et le corps dans la guérison du traumatisme. Albin Michel.
- Winnicott, D. W. (2004). Jeu et réalité : L'espace potentiel. Gallimard. (Ouvrage original publié en 1971)
- Santé publique France. (2025). Baromètre de Santé publique France 2024 : Santé mentale. Santé publique France.
- Santé publique France. (2025). Résultats du Baromètre de Santé publique France 2024 : Dépression, anxiété et recours aux soins. Santé publique France.
NeoSoi - Dr Céline BERCION - psychologue sociale et systémique, psychothérapie, thérapie de couple et sexothérapie - Bordeaux et visio
36 Avenue Roger Cohé
33600
Pessac
Inscrivez-vous à notre newsletter pour suivre nos actualités





