Pourquoi mon partenaire attend-il d’être acculé pour agir, puis se sent-il sacrifié ?
Certaines personnes semblent ne pouvoir agir que lorsque les délais, les conséquences ou leur partenaire ne leur laissent presque plus d’autre possibilité. Elles se mobilisent alors dans l’urgence, puis vivent parfois comme une contrainte ou un sacrifice une décision qu’elles ne sont jamais parvenues à habiter pleinement comme leur propre choix.
Un déménagement est prévu depuis plusieurs mois. La maison est vendue, la date du départ est connue, mais les démarches restent incomplètes et les cartons attendent. À mesure que l’échéance approche, le / la partenaire rappelle, organise et finit par poser une limite : il / elle ne peut plus porter seul un projet qui devait être commun. La personne agit enfin, sous tension, au moment où la réalité ne lui permet plus de différer. Elle peut avoir beaucoup à perdre dans cette transition (un lieu, des habitudes, des amis, une proximité familiale, etc.), mais le coût réel d’un choix ne signifie pas nécessairement que ce choix lui a été imposé. Cela peut aussi avoir lieu alors même que le choix et la décision ont été conjointement pris par les deux partenaires du couple.
Ce fonctionnement peut également apparaître lorsqu’il faut accompagner un parent vieillissant, vider une maison familiale, prendre une décision concernant un enfant, changer de travail ou engager une thérapie. La situation varie, mais la question reste la même : pourquoi faut-il attendre la crise pour agir ? Est-ce de la paresse, un manque d’amour, une difficulté réelle à passer à l’action ou une manière de ne pas avoir à dire non ?
La théorie de Julius Kuhl sur l’orientation vers l’état (intérieur de la personne) permet d’éclairer ce paradoxe. Certaines personnes deviennent tellement captées par leur peur, leur doute ou leur sentiment de perte qu’elles ne parviennent plus à maintenir l’accès à leur intention de départ. Elles dépendent alors d’une pression extérieure pour se mettre en mouvement, tout en reprochant parfois à l’autre de les avoir poussées.
Comprendre ce mécanisme ne consiste ni à excuser l’inaction ni à nier la souffrance de la personne. Il s’agit de saisir comment elle peut éviter de choisir pour préserver sa liberté, jusqu’à créer les conditions dans lesquelles elle n’aura bientôt plus le choix.
Partie 1 - Est-ce de la paresse, un manque d’amour ou une réelle difficulté à passer à l’action ?
1.1 On peut vouloir sincèrement quelque chose sans parvenir à le faire
Lorsque votre partenaire affirme vouloir déménager, consulter un psy ou un thérapeute de couple, changer de travail ou construire un projet avec vous, mais que rien ne se concrétise, une question finit par s’imposer : s’il / elle le voulait vraiment, ne serait-il / elle pas déjà passé à l’action ?
Pourtant, vouloir, décider et agir ne relèvent pas du même processus. Une personne peut adhérer sincèrement à un projet sans parvenir à commencer les démarches, à les organiser ou à maintenir son engagement dans le temps. Les travaux sur l’agentivité et le passage de l’intention à l’action montrent qu’une décision ne devient pas automatiquement un comportement.
Ce fonctionnement ne se reconnaît cependant pas à un retard isolé. Il devient significatif lorsqu’un même scénario se répète : la personne annonce, diffère, se mobilise seulement lorsque l’urgence devient incontournable, puis attribue principalement la pression aux circonstances ou à son entourage.
L’inaction ne doit pas non plus être automatiquement interprétée comme un empêchement psychologique. Elle peut traduire une ambivalence, un désir insuffisamment assumé ou une difficulté à dire non. Un partenaire réellement empêché cherche généralement à comprendre son blocage, accepte une structure et tente de reprendre sa part de responsabilité. Lorsqu’il refuse durablement toute clarification, toute aide et toute conséquence de son inaction, l’hypothèse d’un refus non assumé mérite aussi d’être posée.
Pour celui ou celle qui attend, le coût relationnel est réel. Il faut rappeler, anticiper, vérifier, jusqu’à ne plus douter seulement du projet, mais de la valeur de la parole donnée. Comprendre le mécanisme n’efface donc pas la responsabilité : il ne s’agit pas d’être coupable d’une difficulté, mais de reconnaître ce qu’elle fait vivre à l’autre et de participer à sa transformation.
1.2 Quand la pression extérieure devient une prothèse de la mise en action
À mesure que l’échéance approche, les délais et les conséquences concrètes rendent progressivement l’inaction impossible. La personne ne fonctionne pas nécessairement mieux sous pression : elle agit surtout lorsque la possibilité de ne pas agir disparaît.
La pression extérieure fonctionne alors comme une prothèse de la mise en action. Elle ne crée ni le désir ni l’adhésion, mais déclenche le comportement que la personne ne parvenait pas à initier seule.
Le paradoxe est déjà là : elle attend que la réalité réduise sa liberté pour parvenir enfin à se mettre en mouvement. Mais pourquoi une personne capable d’agir dans l’urgence reste-t-elle immobilisée lorsque rien ne la contraint encore ? Pour le comprendre, il faut regarder non seulement ce qu’elle veut, mais la manière dont son état intérieur gouverne son accès à l’action.
Partie 2 - Pourquoi mon partenaire semble-t-il changer d’avis selon son état émotionnel ?
2.1 Quand l’état intérieur prend toute la place et empêche de retrouver son intention
Le dimanche, votre partenaire parle du déménagement comme d’un projet qu’il a choisi. Il évoque la vie qui vous attend, les possibilités qui s’ouvrent et ce qu’il souhaite construire avec vous. Quelques jours plus tard, devant les cartons, les murs qui se vident et la réalité du départ, son discours paraît complètement différent. Il ne voit plus que ce qu’il abandonne et commence à se demander s’il a réellement voulu partir. Vous pouvez alors avoir l’impression qu’il réécrit l’histoire, qu’il vous a menti ou qu’aucune de ses paroles n’est vraiment fiable.
Il peut pourtant avoir été sincère dans les deux moments. Il peut aussi, bien sûr, découvrir tardivement une ambivalence réelle ou avoir véritablement changé d’avis. La question clinique consiste précisément à distinguer un changement de décision d’une difficulté momentanée à retrouver son intention lorsque l’état émotionnel se modifie. La théorie du contrôle de l’action de Julius Kuhl permet d’éclairer cette seconde possibilité.
Selon Julius Kuhl, l’orientation vers l’état désigne la difficulté à retrouver et à maintenir une intention lorsqu’une émotion négative, une contrariété ou un conflit intérieur prend toute la place. Il ne s’agit ni d’un diagnostic ni d’une identité psychologique définitive, mais d’une tendance qui devient particulièrement visible dans les situations de stress, de perte ou de forte ambivalence.
Une personne davantage orientée vers l’action peut éprouver de la peur, du doute ou de la tristesse tout en restant reliée au sens général de sa décision. Elle peut penser : "ce déménagement me coûte, mais je continue à reconnaître pourquoi je l’ai choisi". Une personne davantage orientée vers l’état rencontre plus de difficultés à faire coexister ces deux vérités. Lorsque la perte devient concrète, elle peut ne plus accéder suffisamment à la partie d’elle-même qui souhaitait le changement.
Les différentes dimensions décrites par Kuhl deviennent alors très visibles. La personne reste préoccupée par tout ce qu’elle risque de perdre, hésite à commencer les cartons parce que les commencer rendrait le départ réel, puis interrompt son mouvement dès qu’un souvenir, une fatigue ou un doute ravive son malaise. Le problème n’est pas qu’elle ait oublié les faits ni qu’elle ait nécessairement cessé de vouloir partir. Son état présent réduit temporairement son accès à la totalité du choix.
Ce fonctionnement se reconnaît moins au doute lui-même (tout choix important comporte une part de doute), qu’à la manière dont chaque état semble effacer les précédents. La personne retrouve régulièrement son intention lorsqu’elle est apaisée, rassurée ou tournée vers l’avenir. Elle la perd lorsque l’inconfort augmente, puis peine à reconnaître que ces positions contradictoires lui appartiennent toutes deux.
2.2 Être envahi par soi sans être relié à l’ensemble de soi
La personne peut alors paraître entièrement absorbée par ce qu’elle ressent. Elle parle de sa peur, de son malaise, de la pression qu’elle subit ou de tout ce qu’elle s’apprête à perdre. Pourtant, être envahi par son monde intérieur ne signifie pas nécessairement être relié à l’ensemble de soi.
Elle ne parvient plus à penser : 'une partie de moi a peur de partir, une autre souhaite encore vous rejoindre, et ces deux expériences peuvent être vraies en même temps". Elle conclut plutôt : "puisque je me sens mal, cette décision n’était probablement pas la mienne". L’émotion n’est plus seulement une information sur ce qu’elle traverse. Elle devient la preuve qui redéfinit l’ensemble de la situation.
Cette émotion ne doit pourtant pas être invalidée. La peur peut révéler une limite authentique, une ambivalence longtemps ignorée ou le fait qu’un projet ne lui correspond plus. La question n’est donc pas de décider à sa place ce qu’elle veut réellement. Son émotion est vraie comme expérience. Mais dit-elle toute la vérité de son choix, ou seulement la vérité de l’état dans lequel elle se trouve aujourd’hui ?
C’est ici qu’apparaît un paradoxe particulièrement déstabilisant pour le couple : la personne peut être sincère dans chacun de ses états sans parvenir à rester cohérente d’un état à l’autre. Lorsqu’elle se projette dans votre vie commune, elle peut être sincère lorsqu’elle affirme vouloir déménager. Lorsqu’elle se retrouve dans une maison presque vide, elle peut être tout aussi sincère lorsqu’elle se sent arrachée à sa vie. Aucun de ces états n’est nécessairement faux. La difficulté réside dans son incapacité momentanée à les maintenir ensemble.
Nous pourrions dire que différentes parties d’elle-même prennent successivement toute la place : celle qui désire construire, celle qui protège ce qui va être perdu, celle qui redoute de regretter, celle qui cherche à préserver le lien. Le problème n’est pas cette pluralité intérieure, qui appartient à toute vie psychique. Il apparaît lorsque la personne confond chaque partie avec la totalité d’elle-même et ne parvient plus à maintenir une continuité entre ses états.
Sous pression, il peut également devenir plus difficile de distinguer ce qu’elle désire vraiment de ce qu’elle a accepté pour préserver le lien, éviter un conflit ou répondre aux attentes de son partenaire. Cela ne signifie pas qu’elle ignore nécessairement ce qu’elle veut. Mais elle peut perdre la capacité de différencier clairement son désir, sa peur de décevoir, son besoin d’être rassurée et sa résistance au changement.
Pour celui ou celle qui partage sa vie, cette sincérité dépendante de l’état produit pourtant une insécurité réelle. À quelle parole se fier ? À la décision formulée dans un moment d’apaisement ou au doute exprimé lorsque la perte devient concrète ? Le partenaire ne sait plus s’il assiste à une hésitation normale, à un véritable changement de décision ou à un nouvel effacement temporaire de l’intention.
Comprendre ce mécanisme n’oblige donc pas à invalider les émotions de la personne, mais il ne demande pas non plus au partenaire de subir indéfiniment l’instabilité de ses engagements. La personne ne choisit pas toujours consciemment de modifier son récit, mais elle reste responsable d’apprendre à reconnaître ces basculements afin que l’autre ne devienne pas le gardien permanent de sa cohérence.
Le problème n’est finalement pas qu’elle change d’émotion. Il est que chaque émotion devient momentanément la seule version d’elle-même à laquelle elle ait accès. Elle ne perd pas nécessairement son intention ; elle perd sa capacité à la maintenir vivante au milieu de l’inconfort. En différant alors l’action dans l’espoir de retrouver une certitude intérieure, elle risque progressivement de laisser les délais et les circonstances accomplir le choix à sa place.
Partie 3 - Comment éviter de choisir finit-il par supprimer toute possibilité de choix ?
3.1 La spirale de la contrainte fabriquée
Ce fonctionnement ne se limite généralement pas à une décision particulière. Il peut se répéter lorsqu’il faut déménager, consulter, chercher un nouvel emploi, organiser l’aide d’un parent vieillissant ou affronter une difficulté du couple. Tant que la situation demeure supportable et que plusieurs possibilités restent ouvertes, la personne diffère. Elle espère parfois se sentir plus certaine, plus disponible ou plus prête avant d’agir.
Dans un déménagement, le processus peut sembler presque banal. Trois mois avant le départ, les cartons peuvent encore attendre. Un mois plus tard, le partenaire commence à rappeler les démarches. À quelques jours de l’échéance, il faut tout organiser dans l’urgence. La personne se mobilise enfin, mais elle agit désormais sous pression, épuisée et avec le sentiment que les événements se sont refermés sur elle.
Lorsque ce scénario se répète dans plusieurs domaines et que la personne disposait auparavant d’une marge réelle pour agir, il devient pertinent d’examiner sa participation à l’urgence finale. La contrainte n’a pas été entièrement créée par elle, mais elle ne lui est pas non plus simplement tombée dessus. Elle s’est progressivement construite à travers une succession de reports, de non-décisions et d’occasions d’agir qui n’ont pas été saisies.
Ce retard peut avoir une fonction psychique. Commencer les cartons ne signifie pas seulement ranger des objets : cela rend le départ réel. Appeler un établissement, c’est reconnaître qu’un parent n’est plus autonome. Prendre rendez-vous en thérapie de couple, c’est admettre que la relation ne peut plus continuer de la même manière. La personne peut donc différer l’action pour éviter momentanément la perte, la culpabilité, l’ambivalence ou le regret qu’elle réveille.
Il s’agit d’une hypothèse clinique, et non d’une explication automatique de toute procrastination. Mais lorsque ce processus est présent, le paradoxe devient particulièrement puissant : la personne repousse l’action pour préserver sa liberté, puis attend si longtemps que l’urgence finit par la lui retirer.
3.2 Agir sous pression, puis ne plus se sentir auteur de son choix
Lorsque les délais se resserrent, le partenaire commence souvent à pousser pour protéger le projet. Il rappelle les engagements, organise certaines étapes ou finit par poser une limite. La pression peut donc s’être développée en réponse aux reports répétés. Mais, en augmentant, elle peut également renforcer chez l’autre le sentiment que l’action ne lui appartient plus.
La dynamique est circulaire : plus la personne diffère, plus son partenaire insiste ; plus il insiste, plus elle se sent contrôlée ; plus elle se sent contrôlée, moins elle parvient à s’approprier ce qu’elle accomplit.
Lorsque l’action devient inévitable, la personne retient surtout la pression finale : la date, les rappels, l’exaspération ou la limite posée par l’autre. Elle voit moins clairement comment ses propres reports ont contribué à produire cette urgence. Elle ne subit donc pas seulement la contrainte finale : elle ne perçoit plus toujours la manière dont elle a participé à sa construction.
Deux personnes peuvent alors vivre le même déménagement de façon radicalement différente. L’une peut penser : « Cette décision me coûte, mais elle reste la mienne. » L’autre peut ressentir : « Je n’avais plus le choix, j’ai dû tout quitter pour toi. » Les travaux d’Edward Deci et Richard Ryan permettent précisément de distinguer une action vécue comme autonome d’une action accomplie sous régulation contrôlée, même lorsque le comportement extérieur est identique.
Les pertes demeurent pourtant réelles. Quitter une maison, des habitudes ou une proximité familiale peut être profondément douloureux. Souffrir de ce que l’on quitte ne signifie cependant pas nécessairement avoir été forcé à partir.
3.3 Quand le récit du sacrifice prend une tonalité de « Calimero »
Cette position peut ressembler à ce que le langage courant appelle une posture de « Calimero », mais elle gagne à être comprise plus précisément comme une externalisation progressive de l’agentivité.
La formule clinique la plus juste serait celle d’une position subjective d’impuissance dans laquelle la personne décrit surtout ce qui lui arrive et beaucoup moins la manière dont elle participe à ce qui lui arrive.
Elle se raconte comme celle que les circonstances malmènent, que les autres pressent, qui doit toujours renoncer ou se sacrifier. Cette position n’est pas nécessairement manipulatoire ni consciemment construite. Elle peut aider la personne à ne pas rencontrer immédiatement une réalité plus douloureuse : « J’ai tellement attendu que je ne me suis plus senti auteur de ma décision. »
Le récit sacrificiel peut alors transformer la difficulté à choisir en preuve de loyauté, de générosité ou de dévouement. La personne ne dit plus seulement qu’elle souffre de ce qu’elle perd ; elle attribue progressivement cette perte au partenaire qui a rappelé la décision, soutenu les démarches ou fini par exiger que les engagements deviennent des actes.
Un locus de contrôle plus externe peut renforcer cette lecture : la personne retient davantage le rôle des circonstances, des délais et de l’entourage que celui de ses propres choix et non-choix. Cela ne suffit pas à définir une personnalité victimaire. Mais cette perception devient problématique lorsqu’elle l’empêche durablement de reconnaître sa participation au processus.
Pour le partenaire, l’enjeu est de pouvoir entendre la douleur sans accepter d’être désigné comme l’auteur unique de la contrainte. Il a peut-être accru la pression, parfois maladroitement. Mais il n’est pas nécessairement responsable d’une urgence qui s’est construite pendant des mois.
Le processus peut finalement se résumer ainsi : il reste du temps, la personne diffère ; le temps se réduit, l’autre pousse ; la pression augmente, elle se sent contrôlée ; l’urgence arrive, elle agit ; puis, ne se sentant plus auteur de sa décision, elle se vit comme sacrifiée.
Le sacrifice ne vient donc pas seulement du prix réel de ce qu’elle abandonne. Il apparaît aussi parce qu’elle a différé l’action jusqu’à perdre le sentiment d’avoir choisi.
Partie 4 - Pourquoi dois-je fréquemment pousser mon partenaire à agir ?
Pour comprendre pourquoi votre partenaire peut être sincèrement décidé un jour, puis sembler incapable d’agir le lendemain, Julius Kuhl distingue l’orientation vers l’action de l’orientation vers l’état. Une personne orientée vers l’action peut ressentir du doute, de la peur ou du découragement sans perdre durablement le contact avec ce qu’elle avait décidé. La personne orientée vers l’état reste davantage captée par son vécu intérieur : elle rumine ce qui pourrait mal se passer, hésite à commencer ou abandonne lorsque son état émotionnel change.
Cette orientation ne signifie pas nécessairement qu’elle ressent davantage que les autres. Le problème tient surtout à sa difficulté à sortir d’un état une fois qu’il est activé. Une contrariété, une fatigue ou le sentiment de perdre quelque chose peuvent occuper tout son champ psychique. La décision existe toujours, mais elle devient momentanément inaccessible.
C’est pourquoi votre partenaire peut vous dire avec sincérité qu’il veut avancer, puis sembler avoir oublié son engagement dès que l’inconfort apparaît. Il ne ment pas forcément. Il ne parvient plus à maintenir ensemble son intention, ses peurs et les différentes dimensions de son choix.
4.1 Quand le partenaire devient le système exécutif extérieur de l’autre
Au départ, vous ne cherchez pas nécessairement à contrôler votre partenaire. Vous rappelez une décision prise ensemble, une démarche qui reste à accomplir ou une échéance qui approche. Mais comme les paroles ne deviennent pas des actes, vous recommencez. Vous cherchez les informations, découpez le projet en étapes, anticipez les conséquences du retard et vérifiez que les engagements ont été tenus. Peu à peu, vous ne portez plus seulement votre part de la décision : vous maintenez à la place de l’autre le lien entre ce qu’il a dit, ce qu’il a choisi et ce qu’il doit maintenant accomplir.
Dans certains couples, l’un devient ainsi le système exécutif extérieur de l’autre. Il conserve les intentions dans le temps, mesure l’urgence, déclenche l’action et contrôle son achèvement. À la charge cognitive et pratique s’ajoute alors une charge relationnelle plus difficile à voir : il faut supporter l’incertitude, absorber les hésitations, rassurer, relancer et continuer à croire à une décision commune malgré les promesses qui restent sans effets.
La pensée systémique bowénienne permet de comprendre cette organisation comme une réciprocité entre surfonctionnement de l'un et sous-fonctionnement de l'autre. Plus l’un diffère, plus l’autre anticipe et prend en charge. Plus celui-ci prend en charge, plus le premier peut s’habituer à ce que la continuité, la structure et l’urgence viennent de l’extérieur. Une boucle se met alors en place : vous poussez parce qu’il n’agit pas ; il agit sous votre pression et se sent contrôlé ; parce qu’il se sent contrôlé, il s’approprie encore moins son action ; comme il ne la porte pas réellement, vous êtes obligé de pousser davantage.
Cette circularité ne signifie cependant pas que les responsabilités sont égales. Deux comportements peuvent se renforcer mutuellement sans avoir le même poids ni produire les mêmes conséquences. Le partenaire qui surfonctionne a parfois commencé à compenser parce que l’inaction de l’autre exposait le couple à une perte financière, à un échec concret ou à une insécurité devenue insupportable. Cesser de rappeler ou d’organiser n’était donc pas toujours une possibilité sans conséquences.
À l’inverse, pousser n’est pas nécessairement une réponse à la passivité de l’autre. Certaines personnes anticipent aussi parce qu’elles supportent difficilement l’incertitude, imposent leur propre rythme ou ne considèrent comme valable que leur manière de procéder. Qui qu'il en soit, la chronologie du couple reste essentielle : qui a commencé à prendre en charge, à quel moment et en réponse à quoi ?
Cette dynamique peut exister dans tous les couples, même si elle rencontre souvent une répartition déjà genrée des responsabilités, dans laquelle les femmes ont davantage appris à prévoir, rappeler et surveiller ce qui doit être fait. Mais quel que soit le genre des partenaires, la conséquence relationnelle reste profonde. À force de devoir mettre l’autre en mouvement, on ne se sent plus accompagné par un adulte avec lequel construire. On se sent responsable d’une personne qu’il faut continuellement relancer. La confiance s’érode, l’admiration diminue et le désir peut lui aussi se retirer.
Le paradoxe est alors particulièrement douloureux : votre partenaire dépend progressivement de la pression qu’il vous reproche d’exercer, tandis que vous devenez de plus en plus directif parce que vous ne pouvez plus compter sur son engagement spontané.
4.2 Pourquoi le coût visible de l’un masque-t-il le coût invisible de l’autre ?
Lorsque le déménagement a finalement lieu, votre partenaire peut nommer très concrètement ce qu’il abandonne : sa maison, sa région, ses habitudes, ses proches ou une partie de son identité. Son coût est visible parce qu’il prend la forme d’un départ et d’une rupture avec une vie antérieure. Il peut alors dire : "j’ai tout quitté pour toi".
De votre côté, le coût a pu s’accumuler silencieusement pendant des mois. Vous avez porté l’attente, les démarches inachevées, la peur que le projet échoue et l’instabilité d’une parole qui changeait avec l’état émotionnel du moment. Vous avez parfois renoncé à votre tranquillité, à votre confiance et à la possibilité d’être simplement en lien, parce que vous deviez constamment maintenir le projet à flot.
Ces coûts ne sont ni identiques ni directement comparables. Reconnaître ce que l’un perd ne doit cependant pas rendre invisible ce que l’autre a dû supporter pour que l’action devienne possible. La difficulté commence lorsque le sacrifice visible devient la seule histoire légitime du couple et transforme celui qui a porté, attendu et organisé en responsable unique de toutes les pertes. Celui qui est parti devient celui qui a tout donné. Celui qui a attendu, relancé, organisé et soutenu le projet disparaît du récit, comme si son épuisement, ses renoncements et les mois d’incertitude n’avaient jamais existé.
Le sacrifice cesse alors d’être seulement une perte à reconnaître. Il devient une dette morale : "puisque j’ai tout quitté pour toi, tu me dois désormais de comprendre mes regrets, de supporter mon amertume, de compenser mes renoncements et de ne plus contester ma version des faits". Le partenaire qui a porté le projet peut ainsi se retrouver condamné à réparer indéfiniment une décision dont il n’était pourtant pas l’unique auteur. Le couple se fige alors dans une distribution redoutable des rôles : l’un s’installe dans la position de celui qui a tout sacrifié ; l’autre devient celui qui aurait tout exigé. Le premier obtient une légitimité presque illimitée pour reprocher. Le second perd progressivement le droit de dire ce qu’il a lui-même supporté, car toute tentative pour rappeler la chronologie est vécue comme une négation de la souffrance.
Le partenaire qui surfonctionne peut néanmoins retirer certaines sécurités de cette position. Prendre en charge permet de limiter les risques, de garder la maîtrise et de ne plus dépendre entièrement d’une personne devenue peu fiable. Cela ne signifie pas qu’il entretient volontairement la passivité de l’autre. Mais une question devient incontournable : que se passerait-il s’il cessait réellement de rappeler, de vérifier et de compenser ? Le projet échouerait-il, ou apparaîtrait-il enfin que l’autre ne le choisit pas suffisamment pour le porter lui-même ?
La question systémique n’est donc pas seulement de savoir qui a le plus souffert ou donné. Elle consiste à comprendre comment le couple s’est organisé pour que l’un n’agisse plus sans pression, tandis que l’autre ne puisse plus se sentir en sécurité sans pousser.
Sortir de cette boucle exige que la personne qui attend l’urgence reprenne la responsabilité de ses décisions, de ses délais et de leurs conséquences. Mais cela demande aussi que le partenaire qui porte tout retrouve une place depuis laquelle il peut poser des limites sans devenir le parent, le superviseur ou le système exécutif permanent de l’autre.
Partie 5 - Portrait clinique et psychodynamique : quand le sacrifice protège de la dépendance
Ce fonctionnement ne permet pas, à lui seul, de poser un diagnostic ou de conclure à une structure de personnalité particulière. Il dessine néanmoins un portrait clinique fréquent : celui d’une personne généreuse, serviable, travailleuse et attachée à l’image de quelqu’un qui ne déçoit pas. Elle accepte volontiers d’aider, prend sur elle et peut beaucoup donner aux autres. Pourtant, lorsqu’un engagement exige un choix clair, une perte ou une action irréversible, elle ralentit, hésite ou attend que la pression extérieure la mette en mouvement.
Ce fonctionnement associe deux mouvements apparemment opposés : une forte adaptation aux attentes de l’autre et une résistance profonde à toute dépendance. La personne dit oui pour préserver le lien, mais résiste dans les actes pour ne pas se sentir soumise. Elle veut rester la personne bonne et dévouée, sans éprouver qu’elle dépend de l’autre ni qu’elle se plie à son désir.
L’inaction devient ainsi une formation de compromis : elle permet de ne pas dire non, tout en empêchant le oui de devenir pleinement réel.
5.1 L’Idéal du Moi : être bon, loyal et sacrificiel
Au sens psychanalytique, l’image de la personne gentille, serviable et irréprochable relève surtout de l’Idéal du Moi. Celui-ci rassemble les valeurs, les attentes et les modèles auxquels le sujet pense devoir se conformer pour se sentir digne d’amour et d’estime.
Dans ce fonctionnement, l’Idéal du Moi peut imposer des exigences telles que :
« Une bonne personne ne déçoit pas. »
« Quand on aime, on fait des sacrifices. »
« Je dois être disponible et loyal. »
« Penser à moi serait égoïste. »
« Je ne dois pas être celui qui abandonne ou fait souffrir. »
La personne ne peut donc pas facilement dire : "je ne veux pas" ou encore "ce projet me coûte trop". Refuser menacerait son identité morale et l’image positive qu’elle cherche à maintenir dans le regard de l’autre. Elle accepte alors ce qu’elle ne désire pas pleinement, mais son opposition revient indirectement par le retard, l’indécision ou la passivité. Elle préserve ainsi son image de personne aimante : elle n’a pas dit non. Pourtant, elle évite de s’engager suffisamment pour que le choix devienne irréversible.
La résistance passive permet de protéger l’image de la personne bonne sans assumer ouvertement l’agressivité d’un refus.
5.2 Le Moi idéal : rester autonome, intact et invulnérable
Le Moi idéal renvoie davantage à une image narcissique de soi comme sujet entier, autonome, puissant et ne dépendant de personne. Chez le profil contre-dépendant, cette représentation peut prendre la forme suivante :
« Je dois pouvoir me débrouiller seul. »
« Je ne veux avoir besoin de personne. »
« Personne ne doit décider pour moi. »
« Si je dépends, je perds ma liberté. »
Cette personne a pourtant besoin de son partenaire pour maintenir l’intention, organiser l’action, rappeler les échéances et produire la pression qui la met finalement en mouvement. Mais reconnaître ce besoin blesserait son Moi idéal d’autosuffisance.
Cette personne sollicite donc inconsciemment la fonction de l’autre, puis résiste dès que cette fonction devient visible. Elle a besoin d’être poussée, mais vit la pression comme la preuve qu’on cherche à la contrôler. Elle dépend du partenaire tout en lui reprochant de créer cette dépendance.
Le conflit central pourrait se formuler ainsi : "j’ai besoin de toi pour agir, mais je ne peux pas supporter de me voir dépendre de toi".
La contre-dépendance n’est donc pas l’absence de dépendance. Elle est une défense contre la conscience de cette dépendance.
5.3 Comment la narration sur le sacrifice réconcilie le Moi idéal et l’Idéal du Moi
Le récit sacrificiel possède ici une fonction psychique centrale. Il permet de préserver simultanément les deux images idéales. Grâce au sacrifice, l’Idéal du Moi reste satisfait : la personne peut se représenter comme généreuse, loyale et capable de tout quitter par amour. Elle n’est pas celle qui refuse ou abandonne ; elle est celle qui a énormément donné.
Dans le même temps, le Moi idéal est protégé : si elle a agi parce que son partenaire ou les circonstances l’y ont contrainte, elle n’a pas à reconnaître qu’elle avait besoin d’être poussée ni qu’elle a elle-même choisi de dépendre du lien.
Le récit devient alors : "je n’ai pas eu besoin de toi pour choisir ; j’ai été obligé par toi" / "je ne me suis pas soumis ; je me suis sacrifié".
Cette transformation est essentielle. La soumission, vécue comme humiliante, est convertie en sacrifice, vécu comme moralement valorisant. Ce qui pourrait être éprouvé comme passivité devient une preuve de dévouement. Ce qui pourrait être reconnu comme dépendance devient une dette imposée au partenaire.
Le sacrifice restaure narcissiquement la personne : elle n’est plus celle qui n’a pas su choisir, mais celle qui a trop aimé et trop donné.
La soumission, narcissiquement douloureuse, est transformée en dévouement moral.
La difficulté à choisir devient une preuve d’amour. La dépendance devient une injustice subie.
Cette dynamique peut apparaître dans de nombreux domaine, à commencer dans le rapport à l’argent. La personne travaille beaucoup, donne du temps supplémentaire et se rémunère après tous les autres. Elle s’autorise à mériter par l’effort, beaucoup moins à recevoir selon sa valeur. Fixer un tarif juste l’obligerait à supporter que certains refusent, qu’elle ne soit plus accessible à tous et qu’une relation professionnelle ne puisse reposer uniquement sur la gratitude.
5.4 Une position victimaire qui protège l’image de soi
La colère existe pourtant. Mais, parce qu’elle contredirait l’image de la personne gentille, elle ne devient pas une limite claire. Elle revient sous forme de plainte, d’épuisement ou de reproche. La colère ne sert plus à ajuster la relation ; elle accuse l’autre de ne pas avoir respecté une limite qui n’avait jamais été clairement posée. Le comble ! Et lorsque la colère ne peut pas devenir une limite, elle risque de devenir une plainte.
C’est ici que peut apparaître une posture de « Calimero » : une externalisation de l’agentivité dans laquelle la personne décrit précisément ce qu’elle subit, mais beaucoup moins la manière dont ses tarifs, ses renoncements et ses non-décisions participent à ce qu’elle vit. Le récit sur le sacrifice confère alors une valeur et une innocence que l’autonomie menacerait.
Cette position ne signifie pas que sa souffrance est fausse. Elle lui permet de protéger son image de soi contre plusieurs vérités douloureuses :
« J’ai dit oui sans réellement assumer mon oui. »
« J’ai eu besoin que tu me pousses. »
« J’ai contribué à fabriquer l’urgence. »
« J’ai voulu ce changement, même si j’en souffre aujourd’hui. »
Se vivre comme victime de la décision protège à la fois de la honte d’avoir dépendu, de la culpabilité d’avoir choisi et de l’agressivité inhérente au fait de quitter.
Lorsque cette organisation se rigidifie, le sacrifice peut devenir une créance morale : "puisque j’ai tant donné, tu me dois désormais de compenser mes pertes, d’accepter mes reproches et de ne pas contester ma version de l’histoire".
Le problème n’est donc pas seulement que cette personne donne trop ou gagne trop peu.
C’est qu’elle a construit sa valeur autour du sacrifice : être utile plutôt qu’être sujet, mériter plutôt que recevoir, rester nécessaire plutôt que devenir autonome.
5.5 Une dynamique du Moi organisée autour d’un conflit insoluble : donner pour rester bon, résister pour rester libre
Comme on l'a vu précédemment, cette personne s’est souvent construite autour d’un Idéal du Moi exigeant : être bonne, loyale, serviable, disponible et désintéressée. Elle tire une part importante de sa valeur de ce qu’elle offre aux autres. Décevoir, facturer davantage le travail qu'elle fait à sa juste valeur, refuser une demande ou privilégier ses propres besoins risquent alors d’être vécus comme de l’égoïsme.
Mais cette exigence coexiste avec un Moi idéal d’autosuffisance : il faudrait rester libre, fort, ne rien devoir à personne et ne jamais dépendre. Le conflit devient insoluble. L’Idéal du Moi exige que la personne donne sans décevoir ; le Moi idéal exige qu’elle n’ait besoin de personne. CQFD.
Mais ce compromis entretient précisément la dépendance qu’il cherche à masquer.
Dire non compromettrait l’Idéal du Moi de la personne bonne. Dire pleinement oui compromettrait le Moi idéal de la personne libre et autosuffisante. Elle ne peut donc ni refuser sans culpabilité, ni consentir sans vivre son engagement comme une soumission.
Le problème central n’est donc pas seulement une difficulté à agir. Il réside dans l’impossibilité de soutenir une position subjective qui dirait : "je choisis librement, même si ce choix me rend dépendant, me fait perdre quelque chose et peut décevoir ceux que j’aime".
Le comportement prend alors en charge le conflit que le Moi ne parvient pas à élaborer :
Le désir apparaît
→ l’Idéal du Moi interdit de décevoir
→ la personne dit oui
→ le Moi idéal refuse la dépendance et la soumission
→ l’action est différée
→ le partenaire pousse
→ la personne agit sous contrainte
→ le sacrifice restaure son image de personne bonne et non responsable de la décision
Le sacrifice offre alors une solution provisoire. La personne peut donner énormément et conserver l’image de quelqu’un de généreux, tout en refusant de reconnaître ce qu’elle attend, reçoit ou demande en retour. Elle ne se serait pas soumise : elle se serait dévouée. Elle ne serait pas dépendante : elle serait simplement victime de circonstances qui l’empêchent de vivre correctement de son travail par exemple.
5.6 Le noyau psychodynamique
La personne ne fuit donc pas seulement l’action. Elle protège deux images idéales incompatibles : celle d’un sujet généreux qui ne fait souffrir personne et celle d’un sujet autonome qui ne dépend de personne. Ne pouvant renoncer à aucune de ces images, elle dit oui, résiste, attend la pression puis se sent sacrifiée. Tel est le process.
Le sacrifice devient alors la solution narcissique à ce conflit : il lui permet d’avoir cédé sans se penser soumis, d’avoir dépendu sans reconnaître sa dépendance et d’avoir choisi sans assumer pleinement l’agressivité et la perte contenues dans son choix.
Partie 6 - Faut-il arrêter de pousser son partenaire à agir ?
6.1 Cesser d’être la condition permanente de son action
Le véritable tournant n’arrive pas lorsque vous trouvez enfin les mots capables de faire agir votre partenaire. Il arrive lorsque vous cessez d’être la condition de son action.
Après avoir rappelé une nouvelle fois la démarche, vérifié l’échéance et proposé plusieurs solutions, vous pouvez finir par dire : « Je ne veux plus te pousser. Si ce projet est aussi le tien, j’ai besoin que tu commences à le porter. » Cette parole est souvent vertigineuse. Arrêter de pousser son partenaire ne consiste pas seulement à supprimer quelques rappels. Cela signifie ne plus transformer ses intentions en actes à sa place et accepter de découvrir ce qu’il fera lorsque votre énergie ne servira plus de moteur extérieur.
Tant que vous relancez, organisez et compensez, le projet continue d’avancer. Mais vous ne savez plus ce qui le met réellement en mouvement : le choix de votre partenaire ou votre propre détermination. Tant que vous portez le projet à deux places, vous ne pouvez pas savoir si l’autre le choisit véritablement ou s’il se laisse transporter par votre volonté.
Cesser de pousser ne doit cependant pas devenir un test silencieux. Il ne s’agit pas de se retirer brusquement, de regarder la situation s’effondrer puis de conclure : « Je savais bien que tu n’en étais pas capable. » Un test cherche à confondre l’autre. Une limite rend la réalité lisible. Elle suppose d’annoncer clairement le changement : « Jusqu’ici, j’ai beaucoup relancé et organisé. Je ne continuerai plus à porter cette démarche à ta place. Définissons ce qui dépend de toi, ce qui dépend de moi et ce que chacun fera si cela n’avance pas. »
Vous n’avez pas non plus à choisir entre tout porter et tout laisser s’écrouler. Lorsque des enfants, des finances, un logement ou des obligations communes sont concernés, certaines conséquences doivent être sécurisées. Mais il reste possible de protéger ce qui doit l’être sans continuer à assumer la responsabilité psychique de l’autre. Vous pouvez organiser votre propre part du déménagement sans trier ses affaires, préserver le budget commun sans accomplir ses démarches personnelles ou fixer la date à laquelle vous devrez, vous aussi, prendre une décision.
Cesser de pousser devient ainsi une épreuve de réalité, mais non une punition. Ce qui apparaît alors peut être une intention réelle encore mal autorégulée, une ambivalence profonde, un refus jamais clairement formulé ou une dépendance installée à la mobilisation par autrui.
6.2 Distinguer une difficulté à agir d’un désengagement persistant
Une difficulté réelle à passer à l’action et un désengagement peuvent longtemps produire le même résultat : rien ne se fait. Il serait donc trop simple d’opposer la personne sincèrement empêchée, qui chercherait immédiatement une solution, à celle qui refuserait consciemment de s’engager.
Une personne véritablement bloquée peut aussi nier sa difficulté, rejeter l’aide ou accuser son partenaire, notamment lorsque la honte et le sentiment d’échec deviennent trop importants. À l’inverse, une personne peu engagée peut élaborer un plan très convaincant, promettre une date et fournir toutes les explications attendues sans jamais accomplir ce qui lui revient.
La différence apparaît progressivement dans la manière dont elle prend la responsabilité de son empêchement. Reconnaît-elle le problème avec le temps ? Cherche-t-elle une réponse qui ne dépende pas entièrement de son partenaire ? Définit-elle elle-même une première action concrète ? Accepte-t-elle les conséquences de ses reports ? Tente-t-elle de réparer lorsque son inaction a fait supporter un coût à l’autre ?
L’empêchement et le désengagement peuvent se ressembler. Ce qui les différencie n’est pas la réussite immédiate, mais la manière dont la personne cherche progressivement à comprendre son blocage, à le prendre en charge et à en limiter les conséquences pour son partenaire.
Dans une relation, les paroles restent importantes. Mais lorsque les intentions sont régulièrement contredites par les faits, elles ne peuvent plus suffire à garantir la confiance. Une intention devient crédible lorsqu’elle commence à produire des actes, même modestes et imparfaits : un rendez-vous pris, une démarche commencée, une aide recherchée ou une ambivalence enfin formulée honnêtement.
Le processus de sortie de la boucle peut alors être représenté ainsi :
Une décision est annoncée
→ chacun précise ce qu’il choisit et ce qui lui appartient
→ la personne définit elle-même une première action concrète
→ le doute, la peur ou le blocage réapparaissent
→ elle apprend à retrouver son intention malgré cet état, demande une aide appropriée ou reformule honnêtement son choix
→ le partenaire ne reprend pas automatiquement la tâche
→ les conséquences sont regardées sans effacer la responsabilité de chacun
Ce schéma est essentiel, car restaurer l’agentivité ne signifie pas agir sans peur, sans hésitation ni difficulté. Cela signifie apprendre à ne plus attendre que l’inconfort disparaisse ou que le partenaire exerce une pression suffisante pour se mettre en mouvement.
Lorsque la difficulté à agir touche plusieurs domaines de la vie, s’accompagne d’un épuisement majeur, d’un effondrement de l’humeur ou de troubles importants de l’attention, une évaluation professionnelle peut être nécessaire. Mais comprendre un empêchement ne signifie pas que le partenaire doive devenir durablement son traitement, son agenda et sa fonction exécutive. La compréhension doit conduire à une reprise de responsabilité, non à une exemption permanente de responsabilité.
6.3 Poser une limite sans devenir le parent de son partenaire
Poser une limite ne consiste pas à trouver une nouvelle manière de forcer l’autre à agir. Cela consiste à remettre chacun devant sa liberté et devant ce qu’elle engage.
Vous pourriez dire : '"je ne te demande plus de me rassurer en répétant que tu veux ce projet. J’ai besoin de savoir ce que tu choisis réellement, ce que tu es prêt à mettre en œuvre et dans quel délai. Si tu ne peux pas ou ne veux pas le porter, j’ai besoin que cela soit dit clairement afin que je puisse, moi aussi, prendre mes décisions".
Une limite peut comporter une conséquence ferme sans devenir un ultimatum. La différence tient à sa fonction. La menace cherche à soumettre l’autre ou à le punir. La limite protège ce que vous pouvez encore accepter, engager ou supporter. Elle ne dit pas : "tu dois décider comme je le veux" ; elle dit avant tout et surtout "si aucune décision fiable n’est prise avant telle date, voilà ce que je ferai pour ne plus subir indéfiniment les conséquences de cette indécision".
Une limite ne sert pas à obtenir enfin l’action de l’autre.
Elle permet de ne plus organiser sa propre vie autour de son inaction.
Cela peut être plus difficile que de continuer à pousser. Tant que vous maintenez le projet en vie, vous évitez peut-être une question angoissante : que restera-t-il de ce projet si vous cessez d’en être l’unique force motrice ? Vous pouvez découvrir que votre partenaire n’agit pas, que son engagement est moins solide qu’il ne l’affirmait ou que la relation reposait davantage sur votre volonté que sur un choix véritablement partagé.
Vous pouvez également perdre une place devenue familière : celle de la personne qui anticipe, sauve, répare et sans laquelle rien ne fonctionne. Cette position est épuisante, mais elle peut donner un sentiment de maîtrise et éviter de dépendre d’un partenaire devenu peu fiable. Cesser de pousser demande donc parfois de renoncer non seulement au contrôle, mais aussi au rôle d’indispensable que la relation vous a progressivement attribué.
Vous n’avez pourtant pas à devenir la mère, le père, l’agenda ou le thérapeute de votre partenaire pour que le couple continue d’exister. Votre partenaire peut être réellement empêché, mais cet empêchement ne peut durablement devenir votre fonction, votre charge et votre responsabilité.
Le véritable enjeu n’est donc plus de découvrir comment le faire agir. Il est de rendre visible ce qu’il choisit réellement lorsque vous cessez de porter son choix à sa place. Ce qui apparaîtra ne sera peut-être pas la réponse que vous espériez. Mais ce sera enfin une réponse réelle : une action, une demande d’aide, une ambivalence assumée ou un refus.
Une relation adulte ne commence pas lorsque deux personnes promettent la même chose. Elle commence lorsque chacune devient responsable de ce qu’elle choisit effectivement de rendre possible.
Cadeau - exercice sur le choix en trois pas
Posez trois feuilles au sol :
J’Y VAIS
JE N’Y VAIS PAS
JE NE SAIS PAS ENCORE
La personne concernée se place sur la feuille qui correspond le mieux à sa position actuelle, puis complète trois phrases :
Je me place ici parce que…
Ce choix me fait gagner…
Ce choix m’oblige à perdre ou à assumer…
- Si elle choisit J’Y VAIS, elle nomme une première action concrète à réaliser dans les quarante-huit heures.
- Si elle choisit JE N’Y VAIS PAS, elle formule clairement ce qu’elle refuse.
- Si elle choisit JE NE SAIS PAS ENCORE, elle précise ce qu’elle doit encore clarifier et fixe une date pour reprendre sa décision.
Le partenaire écoute sans convaincre, relancer ni argumenter. Il complète ensuite une seule phrase :
À partir de ta position réelle, ce que je choisis pour moi est…
Le but n’est pas de pousser l’autre à prendre la bonne décision. Il est de remplacer le faux oui, le refus silencieux et l’attente par une position claire que chacun peut réellement assumer.
Conclusion
Retrouver l’auteur derrière celui qui se sent contraint
Le problème n’est pas seulement que cette personne agisse trop tard. À force d’attendre que l’urgence, les circonstances ou son partenaire la mettent en mouvement, elle finit par ne plus reconnaître sa propre volonté dans ce qu’elle accomplit. Une décision qu’elle avait parfois sincèrement désirée lui apparaît alors comme une contrainte extérieure et le prix réel du changement devient la preuve qu’elle aurait été sacrifiée.
Une personne qui n’agit que sous pression ne manque donc pas nécessairement de désir. Elle peut avoir du mal à maintenir son intention lorsque le choix réveille la perte, la culpabilité, la peur de décevoir ou le renoncement à une ancienne identité. Mais comprendre cette difficulté ne suffit pas. Sortir de ce fonctionnement exige qu’elle apprenne à reconnaître son ambivalence, à agir avant que la réalité ne tranche et à répondre de ses actes comme de ses non-actes.
Sortir de la dynamique où l’un pousse et l’autre résiste
Dans le couple, cette difficulté devient rapidement une organisation à deux. L’un attend, diffère ou se laisse envahir par son état intérieur. L’autre rappelle, anticipe et pousse jusqu’à devenir la mémoire et le moteur du projet commun. Puis celui qui agit sous pression reproche à son partenaire de l’avoir contrôlé, tandis que celui qui a tout porté se sent injustement rendu responsable.
Cette boucle ne se transforme pas en trouvant une manière plus efficace de motiver l’autre. La personne concernée doit reprendre la responsabilité de ses décisions, de ses délais et de la façon dont elle traite ses blocages. Son partenaire, de son côté, doit pouvoir soutenir sans devenir la condition permanente de l’action.
Cesser de pousser ne signifie pas abandonner l’autre ni laisser volontairement tout s’effondrer. Cela signifie rendre visible ce que chacun choisit réellement. Une action, une demande d’aide, une ambivalence assumée ou un refus clair valent davantage qu’une promesse continuellement maintenue en vie par la pression.
Accepter que choisir comporte toujours une perte
Choisir ne permet jamais de tout conserver. Toute décision importante ferme certaines possibilités, modifie des appartenances et oblige à renoncer à une vie qui aurait pu continuer autrement. Ressentir de la tristesse ou du regret ne signifie donc pas nécessairement que le choix était mauvais ou qu’il a été imposé.
La maturité psychique consiste à pouvoir dire : "j’ai choisi cette voie. Je reconnais ce qu’elle m’apporte, mais aussi ce qu’elle me coûte". Elle permet de dépendre sans se soumettre, de recevoir sans culpabiliser, de décevoir sans se croire mauvais et de demander de l’aide sans transférer à l’autre la responsabilité de sa propre existence.
Nos histoires familiales et relationnelles valorisent parfois davantage ceux qui consentent, supportent et se sacrifient que ceux qui reconnaissent clairement leurs limites et leurs désirs. Pourtant, aimer ne consiste ni à se sacrifier pour rester une bonne personne, ni à pousser l’autre jusqu’à ce qu’il agisse.
Une relation devient adulte lorsque chacun peut reconnaître ce qu’il désire, assumer ce que son choix lui coûte et devenir responsable de ce qu’il décide réellement de rendre possible.
Lorsque l’un pousse sans cesse tandis que l’autre attend d’être acculé, le couple finit par s’épuiser dans une relation de contrainte plutôt que de choix. Un accompagnement individuel ou conjugal peut aider à restaurer l’agentivité de chacun, clarifier les véritables engagements et sortir durablement de cette dynamique. Prendre rendez-vous pour remettre de la liberté, de la responsabilité et du mouvement dans votre relation : https://www.neosoi.fr/
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NeoSoi - Dr Céline BERCION - psychologue sociale et systémique, psychothérapie, thérapie de couple et sexothérapie - Bordeaux et visio
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