Culpabilité en amour : empathie ou illusion morale ? Ce que vous protégez vraiment en culpabilisant
Pourquoi culpabilisons-nous autant dans nos relations amoureuses ?
La culpabilité dans le couple est fréquemment interprétée comme un signe d'amour, de maturité émotionnelle, d’empathie et de consicence morale. Pourtant, toutes les culpabilités ne rapprochent pas. Certaines participent à la réparation du lien, quand d’autres entretiennent des dynamiques répétitives en protégeant l’image de soi plus que la relation. Comment faire la différence ? Et que dit réellement la culpabilité de notre manière d’être en lien ? La culpabilité est-elle un mouvement vers l’autre… ou un mécanisme de maintien de soi ?
La culpabilité dans le couple apparaît souvent sous une forme très reconnaissable : "je m’en veux… tellement". En général, la culpabilité surgit après un conflit, un retrait, un moment où quelque chose du lien s’est abîmé. Pour celui / celle qui se sent blessé, elle donne le sentiment qu’il y a eu une prise de conscience, qu’un mouvement est en train de se faire et que cela ne se reproduira plus.
Et pourtant… dans ne nombreuses situations similaires à venir, rien ne change vraiment. Les mêmes tensions reviennent. Les mêmes dynamiques s’installent, parfois de façon presque prévisible. Et c’est là que les choses se complexifient. On a tendance à penser que la culpabilité est, en soi, un bon signe.
Qu’elle traduit de l’empathie, une capacité à se remettre en question, une forme de maturité émotionnelle.
Oui, c’est parfois le cas. Mais pas toujours.
Dans ma pratique clinique, la culpabilité apparaît comme un phénomène plus ambivalent. Elle ne se réduit pas à une émotion morale. Elle va bien au-delà car elle engage un processus plus large, où se mêlent : la manière dont on se perçoit, la place que l’on donne à l’autre, et les repères (souvent implicites) qui définissent ce qu’il est "juste" d’être dans une relation.
Ainsi donc, on ne culpabilise pas seulement à partir de ce que l’on fait.
On culpabilise aussi à partir de ce que l’on pense devoir être.
Et cette culpabilité ne se construit pas dans le vide. Elle s’inscrit dans une histoire : des modes d’attachement, des apprentissages relationnels, des attentes intériorisées. Parfois aussi dans des contextes où les repères se sont brouillés (notamment dans les situations de violence ou d’emprise) au point que la culpabilité ne reflète plus une responsabilité réelle.
Dans ce contexte, une confusion s’installe alors facilement :
- ressentir fortement devient une preuve d’amour
- se sentir coupable devient une preuve de compréhension
- souffrir devient une preuve de réparation
Mais dans la réalité du lien, ces équivalences ne tiennent pas toujours. La question n’est donc pas simplement de savoir si la culpabilité est présente. Mais de comprendre ce qu’elle fait. À quoi elle sert et dans quel sens elle agit.
Normalement, la culpabilité, relève d’un mouvement vers l’autre… et pourtant, plus discrètement, elle peut aussi participer à maintenir une certaine cohérence interne de soi.
Autrement dit, lorsque vous culpabilisez, une question mérite d’être posée :
êtes-vous en train de vous rapprocher de l’autre…
ou de préserver l’image que vous avez de vous-même ?
PARTIE 1 - Culpabilité ou empathie : une confusion fréquente dans le couple
La culpabilité dans le couple est-elle un indicateur fiable de lien (empathie, responsabilité, réparation)… ou un mécanisme de régulation interne qui protège l’image de soi sans transformer la relation ?
Culpabilité dans le couple : pourquoi se sentir coupable ne signifie pas forcément comprendre l’autre
Dans le couple, la culpabilité est souvent prise comme un signe d’implication. Lorsque quelqu’un dit "je m’en veux", cela est entendu comme une forme de compréhension. Comme si le fait de se sentir coupable impliquait nécessairement de s’être mis à la place de l’autre. Cette équivalence est largement partagée. Elle paraît même évidente. On associe spontanément la culpabilité à l’empathie, comme si l’intensité émotionnelle garantissait, à elle seule, une forme de justesse dans le lien.
Mais lorsqu’on y regarde de plus près, les choses sont moins simples. Les recherches en psychologie permettent déjà de distinguer deux mouvements :
- Les travaux de June Tangney montrent que la culpabilité est une émotion auto-évaluative : elle repose sur la manière dont une personne se juge à partir de ses actes.
- L’empathie, elle, suppose un déplacement vers l’autre. Une capacité à se représenter ce que l’autre vit, à s’y ajuster, même de manière imparfaite.
Dans un cas, l’attention reste centrée sur soi. Dans l’autre, elle se déplace. Et cette distinction n’est pas seulement théorique. Elle permet de comprendre un décalage fréquent dans la clinique du couple.
Une personne peut exprimer une culpabilité sincère, répétée, parfois même très intense…
et pourtant ne pas modifier sa manière d’être en relation.
Elle reconnaît, elle s’excuse, elle dit qu’elle s’en veut. Mais les mêmes réactions reviennent ; les mêmes tensions réapparaissent. Et en face, l’autre ne se sent pas réellement rejoint. C’est d'ailleurs souvent là que l’incompréhension s’installe : l’un a le sentiment d’avoir fait un pas alors même que l’autre n’a rien reçu.
Les travaux en psychologie sociale, notamment ceux d’Roy Baumeister, montrent que si la culpabilité peut favoriser des comportements de réparation et participer au maintien du lien, en revanche, elle ne garantit pas, en elle-même, une compréhension réelle de l’autre. Elle peut orienter un mouvement mais elle ne dit pas jusqu’où ce mouvement va... Nuance. C’est ce que souligne également Serge Tisseron : la culpabilité peut servir à restaurer une image de soi acceptable, à se réinscrire du côté de celui ou celle qui "a conscience", sans que cela implique nécessairement une transformation du lien. Dans ce cas, elle fonctionne moins comme un pont vers l’autre que comme une forme d’équilibre interne.
On retrouve alors une série de confusions assez fréquentes :
- ressentir devient comprendre
- culpabiliser devient réparer
- intensité émotionnelle devient justesse relationnelle
Ces équivalences sont séduisantes, mais elles ne tiennent pas toujours dans la réalité du couple.
Il est même parfois plus simple de culpabiliser que de réellement se décentrer. Parce que culpabiliser permet de rester en lien avec soi : avec ses valeurs, avec l’image que l’on a de soi, avec ce que l’on pense devoir être.
Se décentrer suppose autre chose, cela suppose ne forme d’exposition, d’incertitude, parfois de perte de maîtrise.
Et ce processus ne se joue pas uniquement sur le plan cognitif. La culpabilité s’éprouve aussi dans le corps. Elle se manifeste souvent par des tensions, une agitation, ou au contraire une forme de fermeture, par un besoin de se corriger, de se justifier, de revenir vers une position acceptable.
A ce sujet, les travaux de Stephen Porges permettent de comprendre ces états comme des réponses à une menace perçue dans le lien. Et dans cette perspective, la culpabilité peut fonctionner comme un mécanisme de régulation : elle apaise une tension interne… sans nécessairement modifier la relation.
Enfin, cette culpabilité ne se construit pas uniquement à l’intérieur d’un individu. Dans certains couples, elle s’inscrit dans une dynamique relationnelle plus large. La culpabilité circule, se renforce, se déplace d’un partenaire à l’autre. Elle peut même, parfois, être activée ou entretenue par le fonctionnement du lien lui-même. Dans ce cas, elle ne relève plus seulement d’une responsabilité individuelle, mais d’un système.
La question se décale. Ce n’est pas seulement : est-ce que je culpabilise ? Mais plutôt : qu’est-ce que ma culpabilité est en train de produire dans la relation ? Est-ce que la culpabilité que l'éprouve ouvre un espace de rencontre ? Ou est-ce qu’elle permet surtout de réguler une tension interne, sans transformation du lien ?
La culpabilité peut donner le sentiment qu’un mouvement est en cours…
alors même que tout reste à la même place.
C’est à partir de là que la réflexion peut se déplacer. Parce que si la culpabilité ne suffit pas à créer de la rencontre, alors il devient nécessaire d’examiner plus finement ce qu’elle vient soutenir ailleurs, et notamment ce qu’elle permet de préserver et qui n'est pas forcément agréable à regarder de près.
Pourquoi la culpabilité donne-t-elle souvent l’impression qu’un travail relationnel est en cours… alors qu’elle peut précisément empêcher la transformation du lien ?
PARTIE 2 - L’illusion morale : pourquoi la culpabilité donne l’impression de changer… sans transformer le lien
Quand la culpabilité dans le couple protège davantage l’image de soi que la relation
Si la culpabilité ne transforme pas toujours le lien, alors il faut accepter une hypothèse moins confortable.
Et si, dans certains cas, elle ne servait pas à réparer… mais à se maintenir ?
Dans le couple, la culpabilité est souvent interprétée comme un signe de conscience. Lorsque quelqu’un déclare (par exemple) "je m’en veux, je vois combien je t'ai fait du mal sans le vouloir" cela semble déjà constituer un mouvement : reconnaître, regretter, vouloir faire autrement.
Et pourtant, il arrive que cette culpabilité soit bien réelle… sans produire le moindre changement dans la durée. Il va se reproduire pourtant un même situation, avec une même réaction menant à une même impasse quelques jours plus tard Et c’est souvent là que quelque chose se joue autrement.
Pour comprendre, il faut déplacer légèrement le regard. La culpabilité ne travaille pas seulement du côté du lien. Elle agit aussi (et parfois surtout j'ai envie de dire) du côté de l’image que l’on a de soi. Autrement dit, la question n’est plus uniquement "qu’est-ce que j’ai fait ?", mais "qu’est-ce que cela dit de moi ?". Et cette question-là est beaucoup plus instable.
Les travaux du psychologue social Leon Festinger permettent de comprendre pourquoi. Lorsqu’il existe un écart entre ce que nous faisons et l’image que nous avons de nous-mêmes, une tension apparaît. Une tension difficile à maintenir. Face à cela, plusieurs voies sont possibles :
- Changer.
- Justifier.
- Ou… culpabiliser. Et c’est souvent cette troisième voie qui s’impose. Pourquoi ? Parce qu’elle permet de réduire la tension sans remettre en cause l’image de soi.
Dire "je m’en veux", c’est déjà rétablir quelque chose. Je n’ai pas changé, mais je montre que j’ai conscience.
Je reste quelqu’un de sensible, quelqu’un de moral, quelqu’un de "bien". Ouf, l'honneur est sauf !
La culpabilité permet alors de résoudre la dissonance… sans toucher au comportement.
Et c’est là que le mécanisme devient trompeur. Parce qu’il donne le sentiment qu’un travail est en cours,
alors qu’il stabilise, en réalité, la situation. La culpabilité peut donner l’impression d’un mouvement…
alors même que tout reste à la même place. Ce point est essentiel.
Il permet de comprendre pourquoi certaines culpabilités sont si persistantes. Elles fonctionnent. Mais pas là où on le croit. Elles permettent avant tout de :
- contenir la tension interne
- maintenir une cohérence identitaire
- éviter une remise en question plus profonde
Et cette remise en question touche souvent à quelque chose de plus fragile. Comme le montre Serge Tisseron, la culpabilité permet de rester sur le terrain de l’acte. Elle évite que la question ne devienne identitaire :
"qu’est-ce que cela dit de moi ?".
Tant que je suis coupable, je peux rester quelqu’un de bien… qui a fait une erreur. Si la culpabilité ne suffit plus, une autre question apparaît alors "et si le problème était plus profond ?"
Et c’est précisément ce déplacement que la culpabilité permet souvent d’éviter. La culpabilité ne fonctionne alors plus comme un amortisseur. Elle absorbe l’impact… sans transformer la structure.
Mais ce mécanisme ne se comprend pas uniquement à l’échelle individuelle. Il s’inscrit dans des logiques plus larges, à la fois sociales et relationnelles. Et dans le couple, cela devient très concret : celui qui se sent coupable se positionne d’une certaine manière et celui qui accuse en occupe une autre. La relation peut alors s’organiser autour de cet équilibre. C’est ici que l’apport de Marcel Mauss vient éclairer la situation autrement. Dans sa théorie du don, donner, recevoir et rendre ne sont jamais de simples échanges. Ils créent une obligation, une sorte de dette symbolique. Et dans le lien amoureux, vous l'aurez compris, cette logique est omniprésente : donner de l’attention / recevoir de l’amour / rendre sous une forme ou une autre.
Et lorsque cet équilibre est perçu comme rompu, la culpabilité apparaît. Dans ce cas, la culpabilité ne parle plus du lien. Comme un régulateur, elle parle de la place que l’on occupe dans ce système d’échange.
Dans certains couples, cela va plus loin encore. On touts connu au moins une fois cette situation : la culpabilité circule car l’un culpabilise et l’autre reproche. Et c'est ainsi que le lien tient. Mais il ne se transforme pas.
Il arrive que la culpabilité soit précisément ce qui permet à la relation de rester stable…
tout en empêchant son évolution.
La question centrale à se poser est alors : à quoi me sert cette culpabilité dans mon couple ? Est-ce qu’elle ouvre un mouvement vers l’autre ? Ou est-ce qu’elle me permet surtout de rester en accord avec l’image que j’ai de moi… et la place que j’occupe dans le lien ?
PARTIE 3 - Comprendre les formes de culpabilité : ce qui vous relie… et ce qui vous enferme
Comment reconnaître une culpabilité saine, défensive ou traumatique dans le couple
À ce stade, la question n’est plus de savoir si la culpabilité est présente dans la mesure où dans un couple, elle l’est presque toujours. La vraie question me semble bien plus plus exigeante : qu’est-ce que cette culpabilité est en train de produire dans la relation ?
Toutes les culpabilités ne vont pas dans le même sens :
- Certaines ouvrent un espace.
- D’autres ferment quelque chose.
- Et certaines vous maintiennent dans une place… sans que vous en ayez vraiment conscience.
On peut distinguer, en pratique, trois formes de culpabilité dans le couple : celle qui permet un mouvement, celle qui protège, et celle qui enferme. Mais à l'épreuve des faits, ces formes ne sont pas toujours évidentes à reconnaître et c'est un des grands classiques dans les thématiques de psychoéducation que je fais en thérapie de couple
3.1 Quand la culpabilité ouvre… mais ne suffit pas
Il existe des situations où la culpabilité joue un rôle juste. Elle apparaît, notamment, lorsqu’une personne reconnaît qu’elle a eu un impact sur l’autre et qu’elle est prête à se déplacer. Les travaux sur l’attachement, à commencer par ceux de John Bowlby, montrent que la qualité du lien ne dépend pas de l’absence de conflit, mais de la capacité à réparer après une rupture.
Certes. Mais il y a un point essentiel, et souvent mal compris : la culpabilité ne suffit pas à réparer.
Ressentir ne veut pas dire comprendre. Comprendre ne veut pas dire changer. Ce qui transforme réellement le lien, ce n’est pas le fait de s’en vouloir. C’est la capacité à rester en contact avec l’autre, même lorsque c’est inconfortable.
Et c’est précisément là que beaucoup de couples se fatiguent.
Parce que l’un pense avoir fait un pas.
Et l’autre ne le ressent pas.
3.2 Quand la culpabilité protège
C’est la forme la plus fréquente, et sans doute la plus trompeuse. La personne reconnaît, s’excuse, exprime sa culpabilité. Et tout semble en place pour que quelque chose évolue. Mais dans les faits, rien ne bouge.
En séance, c’est un constat récurrent. La culpabilité est sincère. Mais elle ne produit aucun déplacement. Dans ces moments-là, elle fonctionne autrement.
Elle sert à maintenir une cohérence interne.
Elle permet de rester en accord avec l’image que l’on a de soi.
On ne change pas, mais on reste quelqu’un de bien.
Les travaux sur la dissonance cognitive de Leon Festinger éclairent bien ce mécanisme : lorsqu’un écart apparaît entre ce que l’on fait et ce que l’on pense être, la tension est difficile à supporter. La culpabilité permet de réduire cette tension… sans modifier le comportement. Et c’est là que le piège se referme.
Plus la culpabilité est présente, plus elle donne le sentiment qu’un travail est en cours... alors même que la situation reste inchangée. La culpabilité peut donner l’impression d’avancer… alors qu’elle maintient exactement au même endroit.
3.3 Quand la culpabilité enferme
Il existe enfin une forme de culpabilité plus profonde, souvent silencieuse, parfois diffuse : c'est la culpabilité qui ne correspond pas à ce que vous faites… mais à la place que vous occupez.
Peut-être que vous connaissez ces moments où vous vous sentez coupable sans raison claire. Vous n’avez rien fait de particulier. Et pourtant, vous avez l’impression d’être en faute. Dans ces cas-là, la culpabilité ne vient pas du présent. Elle vient d’un apprentissage.
Les travaux sur le trauma, notamment ceux de Bessel van der Kolk, montrent que les personnes ayant évolué dans des environnements insécurisants développent souvent une hyper-responsabilisation. "Si quelque chose ne va pas, c’est que j’ai dû mal faire."
Ce mécanisme a du sens dans un contexte instable. Il permet de garder une illusion de contrôle. Mais dans le couple, il produit des effets très concrets :
- vous vous excusez souvent,
- vous prenez sur vous,
- vous avez du mal à poser des limites,
- et vous finissez par vous oublier.
Alors permettez-moi de vous dire que dans ces situations, la culpabilité n’est pas un signal à écouter. C’est une trace à comprendre.
3.4 Quand la culpabilité organise la relation
Il arrive que la culpabilité ne soit plus simplement une émotion qui traverse la relation. Elle s’installe, elle s’organise et finit par structurer le lien.
Prenons une situation fréquente avec une infidélité qui a eu lieu.
Les faits sont connus, parfois depuis longtemps. Ils ont été nommés, discutés, parfois analysés sous tous les angles. En apparence, tout a été dit. Et pourtant, quelque chose continue de se jouer.
L’événement ne disparaît pas. Il change de fonction :
- L’un devient celui qui a trahi. Il s’en veut, il le dit, il le montre. Il ajuste ses comportements, fait attention, tente de réparer et sa vigilance devient peu à peu une manière d’être dans la relation. Le partenaire qui culpabilise peut commencer à se sentir épuisé. Il a l’impression de faire des efforts, de s’ajuster, de se montrer présent… et pourtant, cela ne suffit jamais vraiment. Quelque chose lui échappe.
- L’autre devient celui qui a été trahi. Il n’oublie pas. Il questionne, il revient, il vérifie. Il cherche à comprendre, mais aussi à se rassurer et sa blessure devient un point d’appui à partir duquel il regarde le lien. Le partenaire qui reproche peut, lui aussi, se sentir enfermé. Il ne parvient pas à lâcher. Il voudrait avancer, mais quelque chose le ramène toujours au même endroit. Comme si le passé continuait de s’imposer au présent.
Au début, cela ressemble à une tentative de réparation. Mais avec le temps, quelque chose a souvent tendance à se figer. Ce ne sont plus seulement des réactions à un événement passé ; se sont surtout des positions qui s’installent. Comme si l’un restait du côté de la faute et l’autre restait du côté du reproche. Et sans que cela soit réellement décidé, chacun finit par occuper une place identifiable.
La culpabilité maintient l’un dans une posture où il doit prouver, compenser, se rattraper.
Le reproche maintient l’autre dans une position où il peut questionner, douter, exiger.
Ce qui, de l’extérieur, peut apparaître comme un conflit qui s’éternise fonctionne en réalité comme une forme d’équilibre. Ce n’est pas un équilibre confortable. Mais c’est un équilibre connu. Chacun sait où il se situe.
Chacun sait ce qu’il a à faire. Et c’est souvent à cet endroit que les choses se compliquent. Parce que pour que la relation évolue, il faudrait que ces positions se déplacent. Celui qui culpabilise devrait accepter de ne plus être uniquement celui qui a fauté ; celui qui reproche devrait accepter de ne plus être uniquement celui qui a été blessé. Et ce déplacement n’est pas anodin car il implique une perte :
- Pour l’un, renoncer à la culpabilité peut donner le sentiment de ne plus assumer, voire de devenir indifférent.
- Pour l’autre, renoncer au reproche peut donner l’impression de minimiser ce qui a été vécu, ou de trahir sa propre douleur.
Alors la dynamique se maintient. Non pas parce qu’elle est satisfaisante, mais parce qu’elle est stable. Et c’est là que le regard change. Dans ce type de culpabilité dans le couple, ce qui se joue ne relève pas uniquement de la blessure. Il s’agit aussi d’une organisation implicite des places, et, plus discrètement, d’un rapport de pouvoir selon la répartition suivante : celui qui culpabilise reste en dette ; celui qui reproche garde la possibilité d’évaluer, de rappeler, de contrôler le récit. Et tant que cette circulation se maintient, le lien tient. Tant que la culpabilité circule, chacun reste à sa place. Et c’est précisément pour cela que rien ne change.
Bien sûr, toutes les situations d’infidélité ne s’organisent pas de cette manière. Mais lorsque cette dynamique s’installe, elle devient particulièrement résistante. Parce que la culpabilité ne sert plus seulement à reconnaître une faute. Elle devient une manière de continuer à être en lien. Elle permet de se parler, même sous forme de reproche. Elle évite le vide, l’inconnu, ce moment où il faudrait réinventer la relation autrement. Et, à ce moment-là, quelque chose coince... Car les deux partenaires sentent que cela ne fonctionne pas vraiment… sans toujours parvenir à sortir de ce fonctionnement.
Comme vous pouvez vous en douter, la question qui va s'inviter dans la thérapie de couple devient alors plus radicale : si la culpabilité disparaissait, qu’est-ce qu’il resterait entre vous ?
Et surtout, seriez-vous prêts à rencontrer l’autre sans cette organisation ?
Comprendre la culpabilité dans le couple, à cet endroit, permet de voir comment certaines dynamiques relationnelles se répètent sans évoluer. Et parfois, simplement mettre cela en lumière ouvre déjà un premier déplacement.
La culpabilité ne répare pas la confiance.
Elle peut accompagner un processus de réparation, mais elle ne le produit pas.
La confiance, elle, suppose autre chose, à savoir : du temps, de la cohérence, et surtout, un déplacement réel dans la manière d’être en lien.
Sortir de cette dynamique ne consiste pas seulement à "pardonner" ou à "réparer". Cela implique de renoncer à des places.
PARTIE 4 - Et si votre culpabilité vous empêchait d’aimer autrement ?
Sortir de la culpabilité dans le couple : une traversée plus qu’une technique
À ce stade, comprendre ne suffit plus. Vous avez sans doute reconnu certaines dynamiques. Peut-être même des scènes très précises de votre relation.
Que fait la culpabilité dans votre couple, concrètement ?
Arrêtez-vous un instant sur ce qui se passe lorsque la culpabilité apparaît dans votre relation. Lorsque vous vous sentez coupable :
- Est-ce que cela modifie votre manière d’être avec l’autre… ou surtout la manière dont vous vous percevez vous-même ?
- Est-ce que vous vous rapprochez réellement… ou restez-vous centré sur ce que vous avez fait ?
- Est-ce que cela ouvre un dialogue… ou entretient un monologue intérieur ?
- Est-ce que quelque chose change dans le lien… ou seulement dans la tension que vous ressentez ?
Et puis surtout : est-ce que votre culpabilité vous rapproche de l’autre… ou vous évite de le rencontrer réellement ?
En d'autres termes, si vous arrêtiez de culpabiliser, qu’est-ce qu’il resterait entre vous ?
Silence.
Inconfort.
Colère.
Ou peut-être… quelque chose de plus vrai.
Sortir de la culpabilité ne consiste pas à devenir indifférent. Cela consiste à cesser de s’appuyer sur elle pour exister dans la relation. Et c’est beaucoup plus exigeant que ce que l’on imagine. Parce que cela implique de renoncer à certaines positions :
- ne plus être uniquement celui qui se rattrape
- ne plus être uniquement celui qui reproche
- ne plus se définir uniquement à partir de ce qui s’est passé
Et là, quelque chose vacille. Car la culpabilité, aussi inconfortable soit-elle, donne un cadre. Elle organise le lien et elle dit "qui est qui". Et sans elle, la relation devient plus incertaine, moins contrôlable, mais aussi et surtout plus vivante.
Tant que la culpabilité organise le lien, la relation ne peut pas se transformer.Alors comment on fait ? On commence par accepter de ne plus savoir immédiatement comment être ensemble. C’est d'ailleurs souvent à cet endroit que le processus s’arrête / que la thérapie de couple sert de révélateur. Non pas parce que l’amour manque. Mais parce que les repères disparaissent.
Passer de la culpabilité à la responsabilité
La culpabilité regarde en arrière. La responsabilité engage dans le présent. Là où la culpabilité dit : "j’ai mal fait", la responsabilité demande : "qu’est-ce que je fais maintenant ?" Ce déplacement est discret. Mais il est radical...
Voulez-vous continuer à être en lien à travers la culpabilité…
ou êtes-vous prêt à rencontrer l’autre sans elle ?
Il n’y a pas de bonne réponse, mais il y a un choix à poser.
FAQ - La culpabilité dans le couple : ce qu’elle révèle vraiment
1. Comment reconnaître une culpabilité qui vous rapproche… ou qui vous enferme ?
La question n’est pas de savoir si vous culpabilisez. Dans un couple, la culpabilité est presque inévitable.
La vraie question est bien plus fine : qu’est-ce que cette culpabilité produit dans votre lien ?
Prenez un instant et répondez aux questions suivantes:
Quand la culpabilité apparaît, que se passe-t-il en vous ? Une tension dans le corps ? Une sensation de pression ? Le besoin de vous corriger, de vous justifier, de réparer vite ? Puis regardez le lien : Est-ce que cela vous rapproche réellement de l’autre ou est-ce que cela vous ramène surtout à vous-même ?
Une culpabilité ajustée ouvre un mouvement.
Une culpabilité enfermante vous maintient dans une place.
2. Pourquoi la culpabilité dans le couple donne-t-elle l’impression de réparer… sans que rien ne change ?
Parce qu’elle apaise… mais ne transforme pas. La culpabilité agit souvent comme un régulateur interne. Elle réduit la tension que vous ressentez à propos de vous-même. Elle restaure une image de vous acceptable. Mais pendant ce temps, le lien, lui, ne bouge pas forcément.
Autrement dit, vous vous sentez "mieux"… mais la relation reste au même endroit. Et souvent, ça ne suffit pas ; pire, ça épuise.
3. Est-ce que culpabiliser après une infidélité est une preuve d’amour ?
Pas nécessairement. Après une infidélité, la culpabilité est fréquente. Elle peut même être intense. Mais elle ne dit pas, à elle seule, quelque chose de la capacité à aimer ou à réparer.
Autrement dit, la culpabilité montre que quelque chose a été perçu. Elle ne garantit pas que le lien va se transformer. Ce qui fait évoluer la relation, ce n’est pas de s’en vouloir mais la capacité à changer concrètement sa manière d’être avec l’autre, dans la durée.
4. Pourquoi certaines culpabilités persistent pendant des années dans un couple ?
Parce qu’elles organisent le lien. Dans certains couples, la culpabilité circule entre les partenaires.
L’un se sent en faute. L’autre reste dans le reproche. Et chacun occupe une place. Ce fonctionnement est douloureux… mais il est stable.
Autrement dit : la culpabilité permet de rester en lien, même si ce lien ne se transforme pas. Et c’est souvent là que ça se répète.
5. Pourquoi ressentez-vous parfois de la culpabilité… alors que vous n’avez rien fait de mal ?
Parce que cette culpabilité ne parle pas du présent. Elle parle d’un apprentissage. Certaines personnes ont appris très tôt que prendre la faute permettait de maintenir le lien.
Alors elles continuent. Elles s’ajustent / s’excusent / prennent sur elles. Même lorsque la situation ne le demande pas.
Dans ces cas-là, la culpabilité n’est pas un signal fiable. C’est une trace du lien passé, qui continue de s’exprimer dans le présent.
6. Comment sortir de la culpabilité dans le couple sans devenir indifférent ?
Sortir de la culpabilité ne veut pas dire ne plus se sentir concerné. Cela veut dire ne plus s’appuyer uniquement sur elle pour être en relation. La culpabilité regarde en arrière / La responsabilité engage dans le présent. Mais ce passage n’est pas confortable. Il implique de lâcher certaines positions :
- ne plus être uniquement celui qui se rattrape
- ne plus être uniquement celui qui reproche
Et d’accepter de ne plus savoir immédiatement comment être ensemble. Et là, souvent, quelque chose résiste.
7. Comment savoir si vous êtes en train de réparer… ou de tourner en rond ?
Posez-vous une question simple : qu’est-ce qui change réellement dans votre manière d’être en relation ? Non pas ce que vous ressentez, ni ce que vous comprenez, posez-vous la question sur ce que vous faites différemment / Ce que l’autre perçoit différemment.
Si rien ne change dans le lien, malgré la culpabilité, alors il est possible que vous soyez en train de maintenir un équilibre… plutôt que de transformer la relation.
8. La culpabilité est-elle nécessaire pour aimer ?
Non. Elle peut accompagner un moment du lien. Mais elle n’est ni une preuve d’amour, ni une condition de la relation. L’amour ne se mesure pas à la culpabilité ; l'amour se manifeste dans la capacité à être en lien autrement. Sans se cacher derrière la faute, ni s’appuyer sur le reproche. Et cela demande autre chose que de comprendre ; cela demande de traverser.
9. Comment travailler réellement la culpabilité dans le couple ?
Pas en cherchant à la faire disparaître, mais en comprenant ce qu’elle fait dans votre relation :
Est-ce qu’elle vous rapproche ?
Est-ce qu’elle vous protège ?
Est-ce qu’elle vous maintient ?
Puis en acceptant une question plus exigeante : qui seriez-vous dans votre relation… sans cette culpabilité ?
C’est souvent à cet endroit que le travail commence.
10. Quand consulter pour un problème de culpabilité dans le couple ?
Lorsque vous avez le sentiment que :
- les mêmes situations se répètent
- la culpabilité est présente mais rien ne change
- vous êtes enfermé dans un rôle
- vous vous sentez épuisé dans la relation
C’est souvent qu’un passage plus profond est en train d’appeler.
Je vous accompagne dans ces processus, en séance individuelle (45 min) ou en thérapie de couple (1h),
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Conclusion
Il y a quelque chose de trompeur avec la culpabilité dans le couple. Elle donne le sentiment d’être du bon côté.
Du côté de celui qui a compris, qui reconnaît, qui s’implique. Et pourtant… ce n’est pas toujours là que le lien se transforme. Certaines relations tiennent, d'autre persistent, tandis que d'autres rejouent. Un peu comme si la culpabilité y circulait comme une langue commune.
La culpabilité dit la faute, elle dit la blessure, elle maintient un lien (parfois fragile, parfois tendu) mais un lien tout de même. Et pourtant, quelque chose manque. Pas forcément l’amour, non, c'est de mouvement dont la relation manque.
Car tant que la relation s’organise autour de la culpabilité, elle reste lisible. Chacun sait où il se tient. Chacun sait ce qu’il doit être. Or, sortir de là ne consiste pas à effacer ce qui a été. Cela suppose de quitter des positions, de ne plus être seulement celui qui a fauté, ni seulement celui qui a été blessé.
Et ce passage n’est pas confortable. Il ouvre un espace plus incertain, moins balisé, où le lien ne tient plus par la faute… mais par la présence.
Alors enfin quelque chose peut enfin s'ouvrir pour du renouveau : qui êtes-vous l’un pour l’autre… lorsque la culpabilité ne fait plus lien ? C’est à cet endroit que quelque chose peut, enfin, commencer. Voilà un des enjeux majeurs de la thérapie de couple, telle que je la conçois.
Ressources scientifiques
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NeoSoi - Dr Céline BERCION - psychologue sociale et systémique, psychothérapie, thérapie de couple et sexothérapie - Bordeaux et visio
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