Pourquoi certaines personnes ont-elles besoin d’être désirées… mais n’arrivent pas à se laisser aimer ?
Certaines personnes souffrent profondément du manque d’amour… mais se sentent presque en danger lorsque quelqu’un les aime réellement. Elles ont besoin d’être désirées, choisies, rassurées ou admirées pour se sentir vivantes. Pourtant, dès qu’une relation devient stable, intime ou émotionnellement sécurisante, quelque chose se ferme en elles. Le désir chute, la distance apparaît, l’angoisse monte ou le besoin de séduire ailleurs réapparaît.
Bien sûr, le besoin d’être désiré n’a rien de pathologique en soi. Être regardé, choisi ou désiré nourrit profondément l’estime de soi, la vitalité érotique et le sentiment d’exister dans le lien. Cependant, lorsque la désirabilité devient le seul endroit où l’on peut encore se sentir aimable, vivant ou important, elle peut aussi révéler une peur plus profonde : celle de se laisser réellement aimer.
À travers la psychologie clinique, la théorie de l’attachement, la sexothérapie, les neurosciences et la sociologie / psychologie sociale contemporaines, cet article explore pourquoi certaines personnes recherchent intensément le désir… tout en ayant peur de l’intimité émotionnelle, de la vulnérabilité et du lien profond.
Pourquoi avons-nous de plus en plus besoin d’être désirés… mais si peur de l’amour ?
Aujourd’hui, beaucoup d’hommes et de femmes disent vouloir une relation amoureuse profonde, un couple stable, une véritable sécurité émotionnelle ou une intimité sincère. Pourtant, dans la réalité clinique, il est fréquent d’observer un paradoxe beaucoup plus complexe : certaines personnes rêvent d’amour… mais deviennent anxieuses, distantes ou désorganisées lorsque cet amour devient réellement disponible.
Elles souffrent du manque de lien, mais étouffent parfois dans la proximité. Elles ont besoin d’être choisies, mais doutent profondément lorsqu’un partenaire les aime réellement. Elles cherchent une relation stable, puis perdent parfois leur désir lorsque cette stabilité apparaît. Comme si être désiré rassurait… tandis qu’être aimé exposait.
D’ailleurs, cette contradiction affective ne concerne pas uniquement les personnes ayant un attachement évitant. On la retrouve aussi chez certaines personnalités anxieuses, chez des personnes ayant vécu des blessures relationnelles importantes, des traumas affectifs précoces ou encore des environnements dans lesquels l’amour était conditionnel, imprévisible ou émotionnellement insécurisant.
Or, dans une société marquée par les réseaux sociaux, l’hypervisibilité et la comparaison permanente, être désiré devient parfois une véritable validation identitaire. Comme l’explique Eva Illouz, les relations amoureuses contemporaines sont de plus en plus traversées par des logiques de performance émotionnelle, de désirabilité et de reconnaissance narcissique. Le regard de l’autre ne sert plus seulement à nourrir le lien : il devient parfois une preuve de valeur personnelle.
Dans le même temps, Hartmut Rosa montre que nos sociétés accélérées fragilisent progressivement notre capacité à entrer dans des relations profondes, lentes et réellement résonnantes. Nous sommes de plus en plus connectés, visibles et stimulés… mais souvent de moins en moins capables d’habiter une intimité stable sans ressentir de tension intérieure.
Cette tension apparaît également dans le couple et dans la sexualité. En effet, Esther Perel observe que beaucoup de personnes oscillent aujourd’hui entre deux besoins contradictoires : la sécurité affective et l’intensité émotionnelle. Pour certaines d’entre elles, le désir semble même se nourrir :
- de la distance,
- du manque,
- de l’incertitude,
- ou de l’instabilité relationnelle.
À l’inverse, la proximité émotionnelle peut parfois devenir inconfortable, étouffante, voire désérotisante.
Cependant, réduire ce phénomène à une simple "peur de l’engagement" serait une erreur. Car, derrière ces comportements, il existe souvent des mécanismes beaucoup plus profonds liés :
- à l’attachement,
- à la honte,
- au trauma,
- au système nerveux,
- au besoin de validation,
- et à la peur de dépendre émotionnellement de quelqu’un.
Comme le soulignait Donald Winnicott, certaines personnes apprennent très tôt à devenir séduisantes, adaptées ou désirables… sans jamais apprendre à être pleinement elles-mêmes dans la relation. Elles développent alors ce qu’il appelait un "faux self" relationnel : une manière d’exister dans le regard des autres tout en protégeant leur vulnérabilité profonde.
Ainsi, être désiré permet souvent :
- de garder le contrôle,
- de maintenir une distance émotionnelle,
- de rester idéalisé,
- ou d’éviter le risque d’être réellement rencontré.
Or être aimé implique autre chose. Être aimé signifie :
- être vu dans ses fragilités,
- être affecté par le lien,
- dépendre parfois émotionnellement,
- et accepter de ne plus totalement contrôler l’image que l’on donne de soi.
Autrement dit, l’amour véritable ne vient pas seulement réveiller nos désirs. Il vient aussi réveiller nos stratégies de survie relationnelle. C’est précisément ce paradoxe affectif contemporain que nous allons explorer dans cet article.
PARTIE 1 - Pourquoi certaines personnes ont-elles besoin d’être désirées en permanence ?
Certaines personnes disent vouloir l’amour. Pourtant, lorsqu’une relation devient réellement stable, sécurisante ou émotionnellement profonde, quelque chose change intérieurement. Le désir diminue, l’agitation revient, le doute s’installe ou le besoin de séduire réapparaît ailleurs. Comme si être aimé rassurait une partie d’elles… mais en mettait une autre profondément en danger.
À l’inverse, être désiré produit souvent une sensation immédiate d’intensité psychique. Le regard de l’autre vient souvent réveiller le sentiment d’exister, la vitalité en nous, l’excitation, la puissance de séduction et parfois même une forme d’euphorie intérieure.
Bien sûr, ce besoin d’être désiré n’a rien de pathologique en soi. Le désir nourrit profondément la vie psychique, relationnelle et corporelle. Comme le rappelle Alain Héril, le désir participe à notre énergie vitale, à notre rapport au corps et à notre sentiment d’élan intérieur. Être regardé, choisi ou convoité peut renforcer :
- l’estime de soi,
- la sensation d’être vivant,
- la confiance corporelle,
- et la sécurité narcissique.
Cependant, le problème apparaît lorsque cette désirabilité devient le seul endroit où l’on peut encore se sentir aimable, important ou vivant. En effet, certains profils de personnes ne cherchent pas seulement l’amour mais cherchent aussi et même surtout, inconsciemment, à calmer :
- la peur du rejet,
- le sentiment d’insuffisance,
- la honte,
- ou le vide intérieur.
1.1 Être désiré : quand le regard de l’autre devient une preuve d’existence
Dans la réalité clinique que j'observe dans mon cabinet, certaines personnes semblent avoir besoin de sentir qu’elles plaisent presque en permanence. Elles observent :
- les regards,
- les messages,
- l’attention,
- le désir sexuel,
- les signes d’intérêt,
comme d’autres surveilleraient un indicateur vital.
Une femme peut, par exemple, se sentir profondément attachée à son partenaire… puis commencer à paniquer dès qu’elle perçoit une baisse de désir sexuel, moins de compliments ou moins d’attention. Rapidement, elle se met à douter :
- de sa valeur,
- de sa féminité,
- de l’amour de l’autre,
- voire de sa capacité à être aimée.
À l’inverse, certains hommes multiplient les échanges de séduction, les validations numériques ou les jeux de désir alors même qu’ils aiment sincèrement leur partenaire. Pourtant, derrière cette agitation relationnelle, il ne s’agit pas toujours d’un manque d’amour. Il s’agit parfois d’un besoin constant de vérifier qu’ils restent désirables.
Comme l’explique Philippe Brenot, le désir amoureux agit souvent comme une validation narcissique puissante. Être désiré rassure à plusieurs niveaux : au niveau du corps, de l’identité, de la masculinité ou la féminité mais aussi le sentiment de valeur personnelle.
Or, dans une société marquée par les réseaux sociaux et l’hypervisibilité relationnelle, cette dynamique devient encore plus intense. La sociologue Eva Illouz montre que les relations contemporaines sont de plus en plus traversées par des logiques :
- de comparaison,
- de performance émotionnelle,
- de désirabilité,
- et de validation identitaire.
Autrement dit, le regard amoureux ne nourrit plus seulement le lien. Il devient parfois une preuve d’existence. D’ailleurs, plusieurs études récentes montrent à quel point les réseaux sociaux influencent désormais l’estime de soi relationnelle et corporelle, notamment chez les jeunes adultes. Les travaux publiés dans Cyberpsychology, Behavior, and Social Networking montrent notamment une corrélation importante entre validation numérique, anxiété relationnelle et besoin de reconnaissance affective.
Ainsi, certaines personnes deviennent dépendantes non pas uniquement de l’amour… mais de l’intensité narcissique produite par le fait d’être désirées. En effet, être désiré peut produire une véritable ivresse psychique en rapport avec le manque, l’attente, la tension sexuelle, les notifications, les signes d’intérêt ou encore l’incertitude relationnelle qui stimulent fortement les circuits dopaminergiques liés :
- à l’anticipation,
- à l’excitation,
- et à la récompense émotionnelle.
À l’inverse, le calme relationnel peut parfois être vécu comme :
- vide,
- fade,
- ou étrangement inquiétant.
1.2 Pourquoi certaines personnes préfèrent-elles être admirées plutôt qu’aimées ?
Pourtant, être désiré ne signifie pas encore être aimé. Et cette distinction est fondamentale car être admiré protège parfois davantage que l’amour. Être admiré permet :
- de rester idéalisé,
- de contrôler l’image que l’on renvoie,
- de maintenir une certaine distance émotionnelle,
- et d’éviter la vulnérabilité profonde du lien.
À l’inverse, être aimé implique :
- d’être vu réellement,
- connu dans ses contradictions,
- affecté par la relation,
- et parfois dépendant émotionnellement.
Or, pour certaines personnes, cette proximité devient profondément angoissante. Le thérapeute familial Terry Real montre d’ailleurs que beaucoup d’hommes construisent leur identité autour :
- de la performance,
- de la maîtrise,
- de la réussite,
- ou de l’admiration,
bien davantage qu’autour de la vulnérabilité émotionnelle.
Chez certains, être aimé réveille même inconsciemment :
- la peur d’être insuffisant,
- la peur d’être dépendant,
- ou encore la honte d’avoir besoin de l’autre.
Mais cette dynamique ne concerne évidemment pas uniquement les hommes. Certaines femmes développent également une identité fortement construite autour :
- de leur désirabilité,
- du regard reçu,
- du fait d’être choisies,
- ou du pouvoir émotionnel qu’elles exercent dans la relation.
Ainsi, certaines personnes deviennent paradoxalement plus à l’aise :
- dans la séduction,
- dans le manque,
- dans la tension,
- ou dans l’idéalisation,
que dans l’intimité réelle.
Elles veulent être vues… mais craignent profondément d’être connues.
1.3 Être séduisant sans être réellement soi : le piège du faux self amoureux
Cette contradiction affective commence souvent très tôt. Comme le soulignait Donald Winnicott, certaines personnes apprennent dès l’enfance à devenir :
- adaptées,
- aimables,
- séduisantes,
- performantes,
- ou émotionnellement rassurantes pour leur entourage.
Elles développent alors ce qu’il appelait un "faux self" : une identité relationnelle construite pour maintenir le lien et éviter le rejet. Autrement dit, elles apprennent à plaire, à séduire ou encore à être désirables,
mais beaucoup moins à être profondément elles-mêmes dans la relation. Plus tard, ce fonctionnement peut devenir extrêmement douloureux dans le couple. Certaines personnes deviennent alors de véritables expertes pour attirer, provoquer le désir, créer l’intensité émotionnelle ou encore faire naître l’attachement.
Mais lorsque le lien devient réellement stable, intime ou émotionnellement sécurisant, elles se sentent soudain :
- étouffées,
- envahies,
- désorganisées,
- ou étrangement vides.
Comme si l’amour réel menaçait l’équilibre psychique construit autour de la désirabilité. D’ailleurs, Gabor Maté rappelle que beaucoup de stratégies relationnelles adultes sont avant tout des stratégies de survie. Pour rappel, lorsqu’un enfant grandit dans un environnement où l’amour est :
- conditionnel,
- imprévisible,
- intrusif,
- ou émotionnellement insécurisant,
il peut apprendre très tôt qu’il est plus sûr : - d’être performant,
- séduisant,
- adapté,
- ou désiré,
que vulnérable et authentique.
Ainsi, certaines personnes veulent profondément être aimées… mais ne savent plus comment rester présentes lorsqu’elles le sont réellement.
1.4 Vouloir être aimé ne signifie pas toujours pouvoir recevoir l’amour
C’est probablement l’un des grands paradoxes du couple contemporain. Certaines personnes souffrent énormément :
- du manque d’amour,
- de solitude affective,
- de relations instables,
- ou d’abandon.
Pourtant, lorsqu’un partenaire devient réellement présent, fiable, engagé et émotionnellement disponible, elles commencent parfois :
- à douter,
- à se fermer,
- à perdre leur désir,
- ou à chercher inconsciemment de la distance.
Pourquoi ? Parce que vouloir être aimé ne signifie pas toujours pouvoir recevoir l’amour. A mon sens, cette distinction est essentielle. Comme le montrent les travaux sur l’attachement adulte, certaines personnes ayant un attachement évitant ou désorganisé désirent profondément le lien… tout en vivant la proximité émotionnelle comme une menace pour leur sécurité psychique.
Dans ces situations, l’amour stable peut devenir beaucoup plus déstabilisant que le manque lui-même. Car être aimé implique :
- d’abandonner certaines défenses,
- de ne plus totalement contrôler l’image que l’on renvoie,
- d’accepter d’être affecté par l’autre,
- et parfois de rencontrer des blessures anciennes longtemps maintenues à distance.
Autrement dit, être désiré permet souvent de garder le contrôle du lien, tandis qu’être aimé oblige à risquer la vulnérabilité réelle. Et c’est précisément à cet endroit que commencent, pour beaucoup de couples, les grandes contradictions affectives contemporaines.
PARTIE 2 - Pourquoi certaines personnes ont peur de l’intimité émotionnelle dans le couple
2.1 Pourquoi certaines personnes fuient-elles les relations trop stables ?
Certaines personnes veulent profondément aimer et être aimées. Pourtant, lorsque la relation devient réellement stable, intime ou émotionnellement engageante, quelque chose se dérègle intérieurement. Elles deviennent plus distantes, plus irritables, moins disponibles émotionnellement ou soudainement moins désirantes. D’autres ressentent un besoin presque physique de reprendre de l’espace alors même qu’elles tiennent sincèrement à leur partenaire.
Dans les consultations de couple, cette contradiction revient vraiment fréquemment. Beaucoup me disent : "je ne comprends pas ce qui m’arrive. Tout va bien entre nous… et pourtant j’ai envie de m’éloigner".
C’est précisément ce paradoxe qui désoriente tant de couples aujourd’hui. Certaines personnes souffrent profondément de solitude affective, mais se sentent presque enfermées lorsque quelqu’un les aime réellement. Elles réclament davantage de proximité, puis se sentent oppressées lorsque l’autre devient plus présent. Elles rêvent d’un couple sécurisant, mais voient parfois leur désir diminuer dès que la relation devient plus stable.
Bien sûr, ces dynamiques ne relèvent pas toujours d’un trauma majeur. Certaines personnes ont simplement un besoin plus important d’autonomie psychique, de solitude ou d’espace intérieur. Cependant, dans de nombreux cas, la proximité émotionnelle active des mécanismes beaucoup plus anciens liés à l’attachement, à la honte, à la peur de dépendre ou à un système nerveux habitué à vivre les relations comme imprévisibles.
Autrement dit, certaines personnes ne craignent pas seulement de perdre l’amour. Elles craignent aussi ce que l’amour risque de révéler d’elles-mêmes.
Les recherches sur l’attachement montrent d’ailleurs que ces réactions sont particulièrement fréquentes chez les personnes présentant un attachement évitant ou désorganisé. Plusieurs études estiment qu’environ un adulte sur quatre présente des traits évitants significatifs dans ses relations amoureuses. Comme l’explique Nicole Guédeney, certaines personnes ayant grandi dans des environnements émotionnellement imprévisibles apprennent très tôt à minimiser leurs besoins affectifs afin de préserver leur équilibre psychique. Elles deviennent autonomes très tôt, apprennent à ne pas trop dépendre et développent une grande capacité de contrôle émotionnel. Pourtant, derrière cette autonomie apparente se cache souvent une profonde insécurité relationnelle.
Cependant, il serait trop simple d’opposer sécurité affective et désir amoureux. Là où Sue Johnson rappelle que la sécurité émotionnelle constitue le socle indispensable du lien amoureux durable, Esther Perel montre au contraire que le désir a besoin d’altérité, d’espace psychique et d’une certaine forme de liberté intérieure pour rester vivant. Toute la difficulté de nombreux couples contemporains se situe précisément dans cette tension : comment rester émotionnellement proches sans avoir le sentiment de disparaître dans la relation ?
Car certaines personnes ne cherchent pas uniquement à éviter l’amour. Elles cherchent aussi à préserver leur respiration intérieure, leur sentiment d’exister séparément ou leur autonomie psychique. Pour elles, la distance peut parfois produire un véritable soulagement. Elles retrouvent alors une sensation d’espace, de clarté mentale ou de liberté émotionnelle qu’elles ont l’impression de perdre dans une intimité trop fusionnelle
2.2 Pourquoi l’intimité émotionnelle fait-elle peur à certaines personnes ?
Mais cette peur du lien ne se joue pas uniquement dans la pensée. Elle se joue aussi dans le corps.
Certaines personnes disent aimer profondément leur partenaire tout en ressentant physiquement un besoin de recul lorsque celui-ci devient trop proche émotionnellement. Le ventre se contracte, la respiration devient plus courte, le corps se tend et le désir commence parfois à diminuer avant même que la personne comprenne ce qui se passe intérieurement. À l’extérieur, cela peut ressembler à du détachement ou à un manque d’investissement affectif. Pourtant, intérieurement, le système nerveux est souvent en état d’alerte.
La théorie polyvagale développée par Stephen Porges permet de mieux comprendre ce phénomène. Selon lui, notre organisme évalue en permanence si une relation est sécurisante, menaçante ou imprévisible. Lorsqu’une personne a grandi dans des environnements marqués par le rejet, l’intrusion émotionnelle, l’humiliation ou l’incohérence affective, son corps peut continuer à associer la proximité émotionnelle à un danger.
Comme le souligne Deb Dana, beaucoup de comportements relationnels sont avant tout des stratégies de régulation du système nerveux. Le retrait émotionnel ne traduit donc pas toujours un manque d’amour. Il peut représenter une tentative de retrouver une sensation de sécurité intérieure.
Cette lecture rejoint d’ailleurs les travaux de Bessel van der Kolk, qui montre que les expériences relationnelles précoces ne restent pas uniquement dans la mémoire psychique : elles s’inscrivent aussi dans le corps, les réactions physiologiques et les automatismes émotionnels.
Ainsi, certaines personnes veulent sincèrement aimer… mais leur organisme continue inconsciemment à vivre l’intimité émotionnelle comme un risque.
2.3 La honte invisible derrière la peur de l’amour
Cependant, derrière la peur de l’intimité se cache souvent quelque chose d’encore plus profond : la honte.
Comme le montrent à la fois Terry Real et Gabor Maté, certaines personnes ne craignent pas uniquement l’abandon ou la dépendance affective. Elles craignent surtout que la proximité révèle quelque chose d’inacceptable chez elles : leur vulnérabilité, leur besoin d’amour, leur sentiment d’insuffisance ou leur peur de ne pas être réellement aimables.
Certaines personnes veulent être vues… mais redoutent profondément d’être connues.
Car être aimé implique d’être rencontré dans ses fragilités, d’être affecté par le lien et parfois de ne plus totalement contrôler l’image que l’on renvoie. Or, pour des personnes ayant construit leur équilibre psychique autour de la maîtrise, de l’adaptation ou de la désirabilité, cette proximité peut devenir profondément déstabilisante.
2.4 Quand le couple active une boucle relationnelle insécurisante
Enfin, ces dynamiques ne concernent jamais une seule personne. Elles se construisent souvent à deux. Dans de nombreux couples, plus un partenaire réclame de proximité émotionnelle, plus l’autre se sent envahi ou oppressé. Et inversement, plus le second se retire, plus le premier devient anxieux et demandeur.
Cette boucle interactionnelle est centrale dans les approches systémiques et dans les travaux de Sue Johnson. Le problème ne se situe donc pas uniquement dans la personnalité de l’un ou les blessures de l’autre. Il se construit aussi dans la dynamique relationnelle qui s’installe progressivement entre les partenaires.
C’est précisément ce qui rend ces relations si paradoxales : elles veulent profondément le lien… tout en craignant ce que ce lien risque de réveiller en elles.
PARTIE 3 - Pourquoi notre époque fragilise autant les relations amoureuses
3.1 Les réseaux sociaux ont-ils transformé l’amour en marché de validation ?
Les difficultés amoureuses contemporaines ne s’expliquent évidemment pas uniquement par les réseaux sociaux ou les applications de rencontre. Les tensions entre désir, sécurité émotionnelle et peur de l’intimité existent depuis bien plus longtemps. Cependant, notre époque amplifie considérablement certaines fragilités affectives déjà présentes.
Nous vivons dans une société qui stimule continuellement le besoin d’être désiré… tout en fragilisant progressivement notre capacité à habiter des liens profonds, stables et vulnérables.
Jamais les individus n’ont eu autant accès aux autres, aux images de couples, aux possibilités relationnelles, aux espaces de comparaison et aux formes de validation immédiate. Pourtant, jamais autant de personnes n’ont décrit une peur de dépendre émotionnellement, une difficulté à faire confiance, une instabilité relationnelle chronique ou encore une profonde solitude affective.
C’est précisément ce paradoxe que développe Eva Illouz lorsqu’elle décrit l’émergence d’un véritable "capitalisme émotionnel". Selon elle, les relations amoureuses sont aujourd’hui traversées par des logiques de performance, de visibilité, de désirabilité et de mise en marché de soi. Dans une société fondée sur la comparaison permanente, même le lien amoureux peut progressivement devenir un espace où il faut rester :
- désirable,
- stimulant,
- visible,
- et émotionnellement performant.
Le regard amoureux devient alors bien plus qu’un lien affectif. Il devient parfois une preuve d’existence. D’ailleurs, plusieurs études récentes montrent que l’usage intensif des réseaux sociaux est associé à une augmentation de l’anxiété relationnelle, des comportements de comparaison dans le couple, de l’insatisfaction corporelle et du besoin de validation affective.
Mais derrière cette quête de validation se cache souvent quelque chose de plus profond encore : une immense difficulté contemporaine à supporter le vide, la solitude et le silence relationnel. Comme le montre Hartmut Rosa, nos sociétés accélérées fragilisent progressivement notre capacité à entrer dans des relations réellement résonnantes. Nous sommes de plus en plus connectés, stimulés et exposés… mais souvent de moins en moins capables d’habiter :
- la lenteur,
- la continuité émotionnelle,
- la profondeur du lien,
- ou simplement la présence silencieuse à soi-même et à l’autre.
Ainsi, beaucoup de personnes vivent aujourd’hui dans une forme d’hyperconnexion permanente tout en se sentant intérieurement très seules. Et cette solitude contemporaine produit une fatigue psychique considérable. Certaines personnes ne fuient pas seulement l’amour ; elles fuient aussi la surcharge émotionnelle, l’hyperstimulation relationnelle, la disponibilité permanente ainsi que l’épuisement affectif produits par l’hyperconnexion moderne. Pour certaines d’entre elles, le silence relationnel devient même presque physiquement inconfortable. L’absence de stimulation peut alors créer une sensation diffuse de vide, d’agitation ou d’inquiétude intérieure que la validation affective vient momentanément calmer.
Le problème n’est donc pas uniquement technologique. Il est aussi profondément systémique et culturel. Les algorithmes, les applications et les réseaux sociaux renforcent progressivement une logique relationnelle fondée sur l’hyperchoix, la nouveauté permanente et la possibilité constante d’une alternative. Dans cet environnement, l’amour peut parfois devenir moins un espace de construction du lien qu’un espace de consommation émotionnelle.
3.2 Pourquoi certaines personnes ont-elles besoin de séduire en permanence ?
Dans ce contexte culturel, certaines personnes développent un rapport presque addictif à la séduction. Elles ont besoin de sentir qu’elles plaisent, qu’elles attirent encore les regards ou qu’elles restent désirables.
Bien sûr, séduire fait naturellement partie de la vie affective et sexuelle. Le désir nourrit l’estime de soi, la vitalité, le jeu amoureux et parfois même la créativité relationnelle. Cependant, chez certaines personnes, la séduction cesse progressivement d’être un simple plaisir relationnel. Elle devient une manière de calmer l’angoisse, de lutter contre le vide intérieur ou de maintenir un sentiment d’existence psychique.
Comme l’explique Philippe Brenot, le désir amoureux agit souvent comme un puissant régulateur narcissique. Être désiré rassure non seulement l’image corporelle et l’identité sexuelle, mais aussi le sentiment même d’avoir de la valeur.
Cette lecture rejoint celle de Pascal Anger, qui montre que plus les identités deviennent fragiles, plus la validation affective extérieure risque de devenir indispensable pour maintenir une cohérence psychique intérieure.
Dans la réalité clinique, cela produit des comportements extrêmement fréquents aujourd’hui. Certaines personnes vérifient compulsivement leurs notifications, surveillent les signes d’attention, entretiennent des échanges ambigus ou ressentent une montée d’excitation immédiate lorsqu’elles se sentent désirées. Puis, une fois la validation obtenue, le vide réapparaît rapidement.
Le corps lui-même finit alors par entrer dans cette logique de stimulation permanente. Chaque message, chaque regard ou chaque notification produit une micro-activation dopaminergique liée à l’anticipation et à la récompense émotionnelle. À l’inverse, le calme relationnel peut parfois être vécu comme fade, vide ou étrangement angoissant.
Ainsi, certaines personnes ne deviennent pas dépendantes uniquement de l’amour. Elles deviennent progressivement dépendantes de l’intensité psychique produite par le fait d’être désirées.
Et derrière cette dépendance se cache souvent une question beaucoup plus existentielle :
"que reste-t-il de moi lorsque plus personne ne me désire ?"
3.3 Que devient le désir dans une société de performance affective et sexuelle ?
Cette transformation culturelle touche également profondément la sexualité contemporaine.
Comme le souligne Thérèse Hargot, notre époque valorise fortement la performance sexuelle, la désirabilité, l’intensité et l’image érotique de soi. Dans ce contexte, le désir risque parfois de devenir moins un mouvement spontané vers l’autre qu’une manière de maintenir une valeur personnelle, une puissance narcissique ou une image désirable de soi-même. Autrement dit, certaines personnes ne cherchent plus seulement à aimer ou à rencontrer l’autre. Elles cherchent aussi à se sentir :
- validées,
- visibles,
- désirables,
- et émotionnellement stimulées.
Cette logique modifie profondément le rapport au couple. Une relation stable peut alors sembler moins excitante, moins stimulante ou moins vivante simplement parce qu’elle active moins les mécanismes d’urgence émotionnelle et de validation immédiate.
Le problème n’est pas que les couples modernes manquent d’amour. Le problème est parfois qu’ils évoluent dans une culture où l’intensité permanente est devenue la norme implicite du désir. Or, aimer durablement oblige souvent à rencontrer autre chose : le vide, le silence, la continuité, la répétition du quotidien et parfois même certaines parts de soi longtemps maintenues à distance.
Être aimé durablement ne confronte pas seulement au lien. Cela confronte aussi :
- à sa dépendance affective,
- à sa honte,
- à son besoin de reconnaissance,
- à sa peur de ne pas être suffisamment aimable,
- ou à son incapacité à rester présent sans stimulation constante.
3.4 Pourquoi certaines relations deviennent-elles addictives ?
Dans ce contexte, certaines relations reposent moins sur la sécurité émotionnelle que sur l’intensité psychique qu’elles produisent.
Les émotions deviennent alors extrêmes. Les rapprochements sont intenses, les éloignements brutaux, la peur de perdre l’autre omniprésente et les tensions sexuelles particulièrement fortes. Puis viennent des périodes de retrait, de silence ou de distance émotionnelle.
Et paradoxalement, beaucoup de personnes décrivent ces relations comme « passionnelles », « fusionnelles » ou « incroyablement vivantes ».
Pourtant, derrière cette intensité se cache souvent un système relationnel profondément insécurisant.
Comme le montre Boris Cyrulnik, les êtres humains peuvent devenir émotionnellement dépendants de ce qui active fortement leur système nerveux, même lorsque cette activation produit aussi de la souffrance.
Cette lecture rejoint celle de Stan Tatkin, qui observe que certains couples vivent dans une alternance permanente d’hyperconnexion émotionnelle, d’hyperactivation puis de retrait relationnel.
Le problème est que cette intensité finit souvent par être confondue avec l’amour lui-même.
Ainsi, certaines personnes ont beaucoup de mal à reconnaître une relation saine simplement parce qu’elle leur semble moins spectaculaire, moins euphorisante ou émotionnellement moins stimulante.
Elles associent inconsciemment l’instabilité à la passion, le manque au désir et l’angoisse à la profondeur du lien.
Or, comme le rappelle Esther Perel, l’intensité émotionnelle ne garantit absolument pas la solidité relationnelle. Un lien peut être extrêmement excitant tout en restant profondément insécurisant.
Et c’est peut-être là l’un des grands paradoxes amoureux contemporains : beaucoup de personnes cherchent la paix relationnelle… tout en ayant appris à ne ressentir de l’intensité que dans la tension, l’incertitude, la validation ou la peur de perdre l’autre.
PARTIE 4 - Masculinité, féminité et nouvelles défenses relationnelles
4.1 Pourquoi certains hommes préfèrent-ils être admirés plutôt que vulnérables ?
Pendant longtemps, les modèles masculins traditionnels ont valorisé la maîtrise émotionnelle, la performance, la réussite et la capacité à garder le contrôle. Beaucoup d’hommes ont ainsi appris très tôt qu’être vulnérable pouvait exposer à la honte, au rejet ou à une perte de valeur symbolique. Dans ce contexte, être admiré devient souvent plus sécurisant qu’être profondément aimé.
Comme le montre Terry Real, de nombreux hommes grandissent encore avec l’idée implicite que leur valeur dépend avant tout de leur capacité à performer, protéger ou réussir. Ils apprennent alors à construire leur identité autour du statut, du désir qu’ils suscitent ou de la reconnaissance qu’ils obtiennent. Pourtant, derrière cette apparente solidité se cache souvent une immense difficulté à montrer :
- leurs besoins affectifs,
- leur dépendance émotionnelle,
- ou leur peur de ne pas être suffisamment aimables.
C’est précisément ici que la problématique centrale de cet article apparaît avec force. Certaines personnes ont besoin d’être désirées parce que le désir leur permet de rester dans une position de maîtrise. L’admiration protège. Elle maintient une certaine distance émotionnelle. Elle permet de rester fort, séduisant ou idéalisé. À l’inverse, l’amour véritable implique d’être rencontré dans sa vulnérabilité réelle.
Comme le rappellent à la fois Alain Héril et Gabor Maté, beaucoup d’hommes ne craignent pas seulement l’intimité émotionnelle. Ils craignent surtout la honte d’avoir besoin d’amour, la peur d’être touchés émotionnellement ou encore le sentiment de perdre leur identité dans la dépendance affective.
Dans les consultations de couple, cela se manifeste souvent de manière très concrète. Certains hommes deviennent plus froids ou plus distants lorsque leur partenaire réclame davantage de proximité émotionnelle. D’autres se réfugient dans le travail, dans la sexualité, dans la séduction extérieure ou dans une hyperautonomie émotionnelle qui leur permet de garder le contrôle du lien. Pourtant, derrière ce retrait, il ne s’agit pas toujours d’un manque d’amour. Il s’agit parfois d’une immense difficulté à supporter ce que l’amour réveille intérieurement.
Et c’est là tout le paradoxe : certains hommes savent parfaitement séduire, protéger ou désirer… mais n’ont jamais réellement appris à rester vulnérables dans une relation sécurisante.
4.2 Pourquoi certaines femmes cherchent-elles leur valeur dans la désirabilité ?
Cependant, ces dynamiques ne concernent évidemment pas uniquement les hommes. Beaucoup de femmes ont elles aussi grandi dans des modèles relationnels où leur valeur était fortement associée au regard reçu, à leur capacité à séduire ou au fait d’être choisies.
Comme le montre Eva Illouz, les sociétés contemporaines exposent particulièrement les femmes à des injonctions contradictoires. Elles doivent être autonomes, libres, performantes, émotionnellement intelligentes et sexuellement épanouies… tout en restant continuellement désirables dans le regard amoureux.
Dans ce contexte, la désirabilité peut progressivement devenir bien plus qu’un simple plaisir relationnel. Elle devient parfois un support identitaire profond. Certaines femmes ne cherchent pas uniquement à être aimées. Elles cherchent aussi à se sentir visibles, choisies et confirmées dans leur valeur personnelle.
Cette lecture rejoint celle de Thérèse Hargot, qui montre que la sexualité contemporaine est de plus en plus traversée par des logiques d’image, de validation et de performance. Le corps devient alors un espace de reconnaissance sociale et affective autant qu’un espace de plaisir ou de rencontre.
Dans la réalité clinique, cela produit des situations extrêmement fréquentes. Une femme peut aimer sincèrement son partenaire… mais ressentir une angoisse profonde lorsqu’elle ne se sent plus regardée comme avant. Elle vérifie les signes d’attention, observe les changements dans le désir de l’autre et ressent parfois une forme de vide intérieur lorsque la validation affective diminue.
Le problème n’est alors pas uniquement relationnel. Il touche directement :
- l’estime de soi,
- le sentiment d’exister,
- et parfois même la sensation d’avoir encore de la valeur.
Cependant, il serait dangereux de réduire cela à une simple dépendance affective féminine. Comme le rappellent Pascal Anger et Hartmut Rosa, nos sociétés contemporaines fragilisent profondément les identités relationnelles. Plus les individus se sentent intérieurement insécurisés ou isolés, plus le regard amoureux risque de devenir un support d’existence psychique.
Autrement dit, certaines personnes ont besoin d’être désirées non seulement pour aimer… mais pour continuer à se sentir vivantes dans le regard de l’autre.
4.3 Autonomie émotionnelle ou évitement affectif ?
Aujourd’hui, beaucoup de personnes revendiquent leur indépendance émotionnelle. Elles affirment avoir besoin :
- d’espace,
- de liberté,
- d’autonomie,
- ou de temps pour elles-mêmes.
Bien sûr, cette évolution est aussi profondément positive. Elle permet davantage de différenciation, de conscience de soi et de liberté dans les relations amoureuses. Cependant, certaines formes d’autonomie peuvent parfois masquer une difficulté beaucoup plus profonde à tolérer la dépendance affective normale du lien amoureux.
Là où Sue Johnson rappelle que l’être humain reste fondamentalement un être d’attachement ayant besoin de sécurité relationnelle, Hartmut Rosa montre que nos sociétés valorisent de plus en plus :
- l’autosuffisance,
- la maîtrise de soi,
- l’individu autonome,
- et la capacité à ne dépendre de personne.
Ainsi, beaucoup de personnes finissent par confondre autonomie émotionnelle et fermeture affective.
Dans les consultations, cela apparaît fréquemment chez des personnes qui disent :
« Je n’ai besoin de personne. »
Pourtant, derrière cette posture se cache parfois une immense peur :
- d’être déçu,
- absorbé par la relation,
- envahi émotionnellement,
- ou confronté à sa propre vulnérabilité.
Comme le rappelle Nicole Guédeney, la dépendance affective saine n’est pas une faiblesse psychologique. Elle constitue au contraire un besoin profondément humain.
Or notre époque produit parfois des individus capables de séduire, de performer et de construire une image relationnelle très maîtrisée… mais terrifiés à l’idée d’être réellement rencontrés dans leur vulnérabilité.
Certaines personnes veulent être aimées, mais redoutent tout ce que l’amour véritable oblige à rencontrer :
- la dépendance,
- le manque,
- la honte,
- la peur d’être insuffisant,
- ou l’impossibilité de garder totalement le contrôle de l’image que l’on renvoie.
Et c’est peut-être là l’un des grands paradoxes amoureux contemporains : beaucoup de personnes cherchent profondément le lien… tout en craignant ce que ce lien risque de réveiller en elles.
PARTIE 5 - Comment apprendre à se laisser aimer sans avoir peur de disparaître dans le lien
Pendant longtemps, beaucoup de personnes ont appris à survivre relationnellement davantage qu’à aimer sereinement. Elles ont développé des stratégies de protection parfois extrêmement sophistiquées : séduire plutôt que dépendre, contrôler plutôt que recevoir, maintenir une certaine distance émotionnelle ou rester continuellement désirables afin de ne jamais risquer l’effondrement intérieur.
Ces mécanismes ne sont pas apparus par hasard. Ils ont souvent permis de préserver un équilibre psychique dans des environnements où l’amour pouvait être imprévisible, conditionnel, intrusif ou émotionnellement insécurisant. Le problème est qu’à l’âge adulte, ces stratégies finissent parfois par empêcher précisément ce que la personne recherche le plus profondément : une sécurité émotionnelle stable, une intimité apaisée et un amour qui ne repose plus uniquement sur l’intensité, la performance ou la validation.
Comme le rappelle Boris Cyrulnik, les êtres humains ne se construisent pas uniquement dans la survie. Ils se construisent aussi dans les expériences relationnelles réparatrices. Cependant, cette transformation est souvent beaucoup plus complexe qu’un simple “apprentissage de la confiance”. Car certaines personnes continuent inconsciemment à associer le calme au vide, la stabilité à l’ennui et l’intimité à une perte de contrôle.
Dans les consultations, cela apparaît de manière très concrète. Certaines personnes passent des années à courir après des partenaires indisponibles ou émotionnellement ambivalents. Puis, lorsqu’elles rencontrent enfin quelqu’un de stable, attentif et réellement présent, quelque chose se dérègle intérieurement. Les conflits diminuent, le lien devient plus sécurisant, le téléphone cesse d’être une source permanente d’angoisse… et pourtant une forme d’agitation étrange commence à apparaître. Le désir chute parfois brutalement. Une envie soudaine de reprendre de la distance surgit sans raison apparente.
Certaines personnes disent alors :
« Pourquoi ai-je peur quand quelqu’un m’aime vraiment ? »
Comme le montrent à la fois Gabor Maté et Bessel van der Kolk, ces réactions ne traduisent pas nécessairement un manque d’amour. Elles révèlent souvent un système nerveux qui a longtemps appris à fonctionner dans l’hypervigilance, l’intensité émotionnelle ou l’insécurité relationnelle.
Autrement dit, certaines personnes ne sabotent pas volontairement les relations stables. Leur organisme tente surtout d’éviter la honte, l’abandon, la dépendance émotionnelle ou la peur de disparaître dans le lien.
Et c’est précisément ici que la problématique centrale de cet article prend toute sa profondeur. Certaines personnes ont besoin d’être désirées parce que le désir maintient une tension, une stimulation et parfois même une sensation d’existence psychique. À l’inverse, l’amour stable confronte souvent à quelque chose de beaucoup plus difficile : rester présent lorsque l’intensité retombe et que le lien devient réellement intime.
5.1 Réapprendre la sécurité émotionnelle sans éteindre le désir
Cependant, apprendre à se laisser aimer ne signifie pas renoncer au désir, à l’autonomie ou à l’altérité.
C’est d’ailleurs là que dialoguent de manière particulièrement intéressante Sue Johnson, Esther Perel et Stan Tatkin. Là où Sue Johnson rappelle que la sécurité émotionnelle constitue le socle fondamental du lien amoureux durable, Esther Perel montre que le désir a besoin d’espace psychique, de mouvement et d’altérité pour rester vivant. Stan Tatkin, quant à lui, insiste sur le fait qu’un couple sécurisant n’est pas un couple fusionnel. Au contraire, la sécurité relationnelle permet précisément de maintenir une circulation vivante entre proximité, autonomie, attachement et liberté intérieure.
Autrement dit, la sécurité émotionnelle ne tue pas le désir. Cependant, elle oblige parfois à réinventer une forme d’érotisme moins fondée sur le manque, l’angoisse ou la peur de perdre l’autre. Et cette transition peut être extrêmement déstabilisante car certaines personnes ont tellement appris à exister dans la séduction, la validation, la tension relationnelle ou l’intensité émotionnelle, qu’un amour calme devient presque physiquement inconfortable.
Le corps s’agite. Le souffle se raccourcit. Le regard devient plus fuyant. Certaines personnes ressentent même une envie soudaine de recréer du conflit, de la distance ou une nouvelle excitation extérieure simplement pour retrouver une sensation familière d’intensité.
Comme le montre Stephen Porges à travers la théorie polyvagale, le système nerveux humain ne recherche pas uniquement la sécurité. Il recherche aussi ce qui lui est familier. Ainsi, une personne habituée à l’instabilité affective peut paradoxalement ressentir davantage de tension dans un lien calme et sécurisant que dans une relation émotionnellement chaotique.
Les recherches récentes sur l’attachement adulte montrent d’ailleurs que les styles d’attachement insécures sont fortement associés à l’évitement émotionnel, à l’instabilité relationnelle, à la peur de l’engagement et aux difficultés à maintenir une intimité stable dans le couple.
Cependant, il serait trop simpliste d’opposer systématiquement sécurité et intensité. Certaines relations passionnées peuvent aussi être profondément créatives, vivantes et transformatrices. Le problème apparaît lorsque l’intensité devient le seul moyen de ressentir :
- du désir,
- de la présence,
- ou un sentiment d’existence psychique.
5.2 Le vrai défi amoureux contemporain
Au fond, beaucoup de personnes ont appris à être désirables avant d’apprendre à être vulnérables.
Elles savent séduire, provoquer le désir, maintenir l’attention de l’autre ou construire une image relationnelle rassurante. Mais rester profondément présentes lorsqu’elles sont réellement aimées est souvent beaucoup plus difficile.
Comme le soulignait Donald Winnicott, certaines personnes développent très tôt un “faux self” destiné à maintenir le lien tout en protégeant leur vulnérabilité profonde. Être aimé durablement implique alors de laisser progressivement tomber certaines défenses construites parfois depuis l’enfance.
Et cette expérience peut être profondément déstabilisante.
Certaines personnes sentent littéralement leur corps se fermer lorsque l’intimité devient trop réelle. La gorge se noue, le souffle devient plus court, une agitation diffuse apparaît ou une envie de fuite surgit alors même qu’elles aiment sincèrement leur partenaire. Car être aimé durablement ne confronte pas seulement au lien amoureux. Cela confronte aussi :
- à son vide intérieur,
- à sa honte,
- à sa dépendance affective,
- à sa peur de ne pas être suffisamment aimable,
- ou à cette question vertigineuse : "qui suis-je lorsque je n’ai plus besoin de séduire pour me sentir vivant ?"
Certaines personnes portent également des héritages relationnels transmis silencieusement à travers leur histoire familiale. La peur de dépendre, la méfiance du lien, la honte émotionnelle ou encore la croyance qu’aimer expose nécessairement à la souffrance circulent parfois de génération en génération.
Notre époque produit ainsi des individus extrêmement compétents pour séduire, performer, attirer le désir et maintenir une image désirable d’eux-mêmes… mais souvent profondément démunis face à la simplicité d’un lien sécurisant.
Et c’est peut-être là l’un des grands paradoxes amoureux contemporains : beaucoup de personnes savent aujourd’hui provoquer le désir… mais très peu ont réellement appris à habiter un amour stable sans avoir peur d’y perdre une partie d’elles-mêmes.
Conclusion
Comprendre ce que le besoin d’être désiré cherche réellement à réparer
Pourquoi certaines personnes ont-elles besoin d’être désirées… mais n’arrivent pas à se laisser aimer ?
Au fil de cet article, nous avons vu que cette contradiction ne relève ni d’un simple manque de maturité affective, ni d’une incapacité à aimer. Elle prend racine dans quelque chose de beaucoup plus vaste, à l’intersection de l’attachement, du système nerveux, du rapport au corps, de la honte, de la sexualité, des normes sociales et de notre manière contemporaine d’exister dans le regard des autres.
Certaines personnes ont appris très tôt que le désir protégeait davantage que l’amour. Être désiré permet parfois de rester admiré, maîtrisé, valorisé ou émotionnellement à distance. À l’inverse, être aimé implique souvent d’abandonner certaines défenses construites depuis des années. Car aimer durablement confronte parfois à la dépendance affective, à la peur du rejet, au sentiment d’insuffisance ou encore à cette angoisse beaucoup plus profonde : celle de ne plus savoir qui l’on est lorsque l’on cesse de séduire pour exister.
Et c’est peut-être là l’un des grands paradoxes amoureux contemporains. Beaucoup de personnes savent aujourd’hui provoquer le désir, attirer l’attention ou maintenir une forte intensité relationnelle… mais beaucoup plus rares sont celles qui ont réellement appris à habiter un amour stable sans avoir peur d’y perdre une partie d’elles-mêmes.
Notre époque apprend davantage à devenir désirable qu’à devenir émotionnellement habitable.
Une société de l’hyperstimulation émotionnelle et relationnelle
Cette réalité ne concerne pas uniquement l’histoire individuelle ou les blessures d’attachement. Elle raconte aussi quelque chose de notre société.
Nous vivons dans des cultures qui valorisent la performance, la stimulation permanente, la désirabilité, l’autonomie, la visibilité et l’intensité émotionnelle. Dans ce contexte, le lien amoureux devient parfois moins un espace de rencontre profonde qu’un espace de validation identitaire.
Comme le montrent Eva Illouz, Hartmut Rosa ou encore Thérèse Hargot, les sociétés contemporaines produisent des individus surexposés au désir, à la comparaison et à la stimulation relationnelle, mais de moins en moins entraînés à habiter la lenteur, la continuité émotionnelle, la stabilité du lien et la vulnérabilité réelle de l’intimité.
C’est précisément pour cette raison que certaines personnes ressentent aujourd’hui une agitation étrange lorsque le calme revient dans le couple. Le silence relationnel devient parfois angoissant. L’absence de tension peut être vécue comme du vide. Certaines personnes sentent même leur corps se fermer lorsque l’intimité devient trop réelle : le souffle se raccourcit, le regard devient fuyant, le désir chute brutalement ou un besoin soudain de distance apparaît.
Comme le montrent à la fois Stephen Porges, Sue Johnson et Esther Perel, la sécurité émotionnelle ne tue pourtant pas le désir. Elle oblige simplement à réinventer une autre manière d’aimer, moins fondée sur l’urgence émotionnelle, moins dépendante du manque et moins construite autour de la validation permanente.
Le véritable enjeu n’est donc pas d’opposer sécurité et intensité. Certaines relations passionnées peuvent être profondément vivantes et créatives. Le problème apparaît lorsque l’intensité devient le seul moyen de ressentir du désir, de maintenir une sensation d’existence ou de se sentir vivant dans le regard de l’autre.
Et si le véritable défi amoureux contemporain était d’apprendre à rester présent ?
Peut-être que le véritable défi amoureux contemporain ne consiste pas uniquement à trouver quelqu’un qui nous aime.
Peut-être consiste-t-il aussi à devenir capable de rester présent lorsque cet amour devient réellement stable, vulnérable et sécurisant.
Car beaucoup de personnes ont appris à séduire avant d’apprendre à aimer sereinement. Elles ont appris à performer avant d’apprendre à recevoir, à provoquer le désir avant d’apprendre à habiter l’intimité.
Et cette difficulté ne se construit jamais seul. Elle se joue dans des boucles relationnelles extrêmement puissantes. Dans certains couples, plus l’un réclame de proximité émotionnelle, plus l’autre se retire. Puis ce retrait augmente l’angoisse du premier, qui devient plus demandeur, ce qui renforce encore les défenses du second. Ainsi, beaucoup de couples contemporains co-construisent malgré eux des dynamiques où chacun tente de se protéger… tout en souffrant profondément du manque de lien.
Cette réalité touche aussi profondément la sexualité contemporaine. Certaines personnes ne perdent pas seulement l’accès à l’intimité émotionnelle. Elles perdent progressivement l’accès à une sexualité réellement incarnée, car le désir reste conditionné à la tension, à l’incertitude, au manque ou à la validation narcissique.
Et pourtant, derrière ces défenses relationnelles, il existe souvent une aspiration beaucoup plus profonde : celle d’être aimé sans devoir continuellement mériter, performer ou séduire pour exister.
Dans les années à venir, cette question deviendra probablement centrale dans les recherches sur le couple, les problématiques de dépendance affective, la sexothérapie et les approches psychocorporelles du lien. Car derrière les difficultés relationnelles modernes se joue peut-être quelque chose de beaucoup plus vaste : notre capacité collective à réapprendre la présence, la sécurité émotionnelle et une forme d’amour moins fondée sur la performance… et davantage sur la rencontre réelle avec soi-même et avec l’autre.
Certaines personnes passent des années à essayer de comprendre pourquoi elles sabotent les relations stables, pourquoi le calme amoureux devient angoissant ou pourquoi elles ont besoin d’être désirées pour se sentir vivantes.
Mais derrière ces mécanismes se cachent souvent des dynamiques beaucoup plus profondes mêlant attachement, système nerveux, histoire relationnelle, sexualité, estime de soi et peur de l’intimité.
En tant que Dr en psychologie sociale et systémique, thérapeute de couple et sexothérapeute, j’accompagne les femmes, les hommes et les couples qui souhaitent comprendre leurs fonctionnements relationnels profonds, sortir des répétitions affectives et réapprendre une manière plus consciente, plus incarnée et plus sécurisante d’habiter le lien amoureux.
Les séances individuelles et les accompagnements de couple permettent d’explorer les blessures d’attachement, la dépendance affective, les difficultés de désir, les peurs relationnelles, les dynamiques d’évitement émotionnel ainsi que les tensions entre autonomie, sexualité et sécurité émotionnelle.
Vous pouvez découvrir mes accompagnements, ateliers et espaces thérapeutiques sur mon site https://www.neosoi.fr/
Ressources scientifiques
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- Winnicott, D. W. (2002). Jeu et réalité : l’espace potentiel (C. Monod & J.-B. Pontalis, Trad.). Paris, France : Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1971)
NeoSoi - Dr Céline BERCION - psychologue sociale et systémique, psychothérapie, thérapie de couple et sexothérapie - Bordeaux et visio
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