De la femme imparfaite à la femme plurielle : 2 500 ans de représentations du féminin
Comment 2 500 ans de pensée occidentale ont-ils fait du masculin une référence de l’humain et construit le féminin comme une différence à expliquer, valoriser ou hiérarchiser - jusqu’à façonner ce que nous croyons encore savoir de la "nature féminine" ?
Pendant plus de deux millénaires, l’homme a souvent pu représenter l’être humain en général, tandis que la femme devait être expliquée : par son corps, son tempérament, sa morale, sa sexualité ou son psychisme. D’une femme supposée imparfaite à des femmes aujourd’hui pensées comme plurielles, cette histoire montre surtout comment des différences réelles ou supposées ont été transformées en discours sur ce que les femmes seraient « par nature ».
Pourquoi a-t-on tellement cherché à définir "la femme" ?
Qu’est-ce qu’une femme ? Comment pense-t-elle, désire-t-elle, aime-t-elle ? À quoi serait-elle naturellement destinée ? De l’Antiquité à la psychologie moderne, philosophes, théologiens, médecins et scientifiques ont multiplié les réponses. Mais une question demeure : pourquoi le féminin a-t-il si souvent fait l’objet d’une explication particulière, là où le masculin pouvait plus facilement se confondre avec l’humain en général ?
Cet article suit certaines traditions intellectuelles occidentales, principalement européennes, depuis l’Antiquité gréco-romaine jusqu’aux recherches euro-américaines contemporaines. Il ne prétend ni raconter une histoire universelle des femmes ni nier l’existence de différences biologiques entre les sexes.
La question est ailleurs : que fait une société des différences qu’elle observe ? La grossesse et l’allaitement sont des réalités biologiques. En conclure que les femmes seraient naturellement responsables de l’ensemble du soin aux enfants relève déjà d’une interprétation sociale.
Autrement dit, une différence peut être réelle sans que les qualités, les rôles ou les destins qu’on lui associe soient contenus dans cette différence.
Le masculin a-t-il réellement servi de référence de l’humain ?
Quand l’expérience masculine devient la référence générale ... En psychologie sociale, l’androcentrisme désigne le fait de prendre plus facilement l’expérience masculine comme référence générale de l’humain, tandis que l’expérience féminine apparaît davantage comme particulière.
Cette asymétrie ne signifie pas que chaque homme se pense consciemment comme « l’humain universel », ni qu’elle existe de la même manière dans toutes les cultures. Elle décrit plutôt une tendance : le masculin peut fonctionner comme norme implicite, alors que le féminin demeure plus souvent spécifié comme une catégorie à part.
Des travaux expérimentaux contemporains l’ont encore montré : les concepts généraux liés à l’humain ou à la personne sont plus spontanément associés au masculin qu’au féminin, tandis que les femmes sont plus fortement renvoyées à leur appartenance sexuée.
Ce mécanisme intéresse particulièrement la psychologie sociale, car il pose une question simple : qui a besoin d’être nommé comme différent lorsque l’autre sert déjà de référence ?
Distinguer n’est pas hiérarchiser
Reconnaître une différence entre femmes et hommes ne signifie pourtant pas que cette différence doive devenir une hiérarchie. C’est l’un des apports majeurs des travaux de Françoise Héritier : les sociétés ne se contentent pas de distinguer les sexes, elles peuvent également attribuer une valeur différente aux qualités qu’elles leur associent.
Ainsi se sont constitués, selon les époques, des couples symboliques comme raison et émotion, activité et passivité, autonomie et dépendance, autorité et soin.
Mais ces associations ne sont ni universelles ni immuables. Leur contenu varie selon les contextes historiques, religieux, sociaux et politiques.
La véritable question n’est donc pas seulement : quelles différences a-t-on observées entre les sexes ? Elle est aussi : comment certaines différences ont-elles été interprétées, généralisées, puis transformées en attentes sur ce qu’une femme devait être ?
L’Antiquité grecque offre l’un des premiers grands terrains où cette mécanique apparaît avec une particulière netteté.
Partie 1 - Le masculin a-t-il réellement servi de référence de l’humain ?
1.1 Qu’est-ce que l’androcentrisme ? Quand le masculin devient la référence
En psychologie sociale, l’androcentrisme désigne le fait de prendre plus facilement le masculin comme référence générale de l’humain, tandis que le féminin apparaît comme une catégorie plus particulière.
Dans une série d’études expérimentales, April Bailey, Marianne LaFrance et John Dovidio ont notamment observé une association plus forte entre les hommes et les concepts généraux liés à l’humanité, tandis que les femmes étaient davantage renvoyées à leur appartenance sexuée. Ce résultat ne prouve évidemment pas qu’un même mécanisme aurait fonctionné à l’identique pendant 2 500 ans. Il montre cependant qu’une asymétrie entre masculin et humain général peut encore être mesurée aujourd’hui.
1.2 Différence des sexes : distinguer ne signifie pas hiérarchiser
Par ailleurs, reconnaître des différences entre femmes et hommes ne dit rien, en soi, de la valeur qu’une société leur attribue. L’anthropologue Françoise Héritier propose de nommer valence différentielle des sexes le processus par lequel certaines sociétés ne se contentent pas de distinguer les sexes, mais accordent davantage de valeur aux caractéristiques associées à l’un d’eux.
Ainsi, la question historique n’est pas seulement de savoir quelles différences ont été observées ou imaginées. Elle est de comprendre comment certaines ont acquis une valeur sociale supérieure et ont fini par participer à une définition du féminin.
Pour saisir ce basculement entre différence et hiérarchie, il faut revenir à l’une des matrices les plus influentes de cette histoire : la pensée grecque antique.
Partie 2 - Pourquoi Aristote a-t-il pu penser la femme comme un homme imparfait ?
2.1 Platon considérait-il les femmes comme inférieures aux hommes ?
La pensée de Platon sur les femmes est plus contradictoire qu’on ne le présente parfois. Dans le Timée, l’état initial et supérieur de l’âme incarnée est masculin : certains hommes ayant mal vécu sont même supposés renaître femmes. Pourtant, dans La République, les femmes de la classe des gardiens peuvent recevoir la même éducation et exercer les mêmes fonctions que les hommes lorsqu’elles possèdent les aptitudes requises. Il serait donc anachronique d’en faire un penseur de l’égalité moderne, mais tout aussi inexact de résumer sa pensée à l’idée que la femme serait simplement un "sous-homme".
2.2 Aristote : pourquoi la femme est-elle pensée comme un mâle imparfait ?
Chez Aristote, l’asymétrie apparaît plus nettement. Sa théorie de la génération concerne d’abord le mâle et la femelle dans les espèces sexuées et non exclusivement l’homme et la femme. Le mâle apporte le principe moteur et formateur de la génération, tandis que la femelle fournit la matière à partir de laquelle l’embryon se développe ; en outre, Aristote considère la contribution masculine comme davantage élaborée. C’est dans ce système qu’apparaît la célèbre représentation de la femelle comme une forme imparfaite ou inaboutie du mâle.
Il faut cependant éviter d’isoler cette conception biologique. Dans ses textes politiques, Aristote attribue également aux hommes et aux femmes des positions différentes dans le gouvernement du foyer. Par ailleurs, sa théorie reproductive n’était pas la seule disponible : certains médecins antiques soutenaient déjà que les deux sexes fournissaient une semence à la conception. L’Antiquité débat donc déjà de ce que signifie la différence sexuelle.
2.3 Galien : le corps féminin était-il pensé à partir du corps masculin ?
Quelques siècles plus tard, Galien propose une autre représentation. Il décrit plusieurs organes reproducteurs féminins comme les homologues internes des organes masculins : même organisation fondamentale, mais disposée différemment dans le corps. Dans le cadre de la physiologie humorale antique, le féminin reste néanmoins associé à une moindre chaleur corporelle, elle-même chargée d’une valeur d’inachèvement.
Cependant, Galien ne reproduit pas Aristote : il défend notamment une conception dans laquelle femmes et hommes participent tous deux à la génération par une forme de "semence". Ainsi, dès l’Antiquité, le féminin n’est ni défini ni hiérarchisé d’une seule manière. Ce sont certaines de ces conceptions concurrentes qui seront reprises, transformées et disputées pendant des siècles.
Partie 3 - Femme au Moyen Âge : entre faute, idéal et premières contestations
3.1 De la femme "imparfaite" à la femme qu’il faudrait devenir
Au Moyen Âge, les anciennes représentations du féminin ne disparaissent pas : elles sont reprises et transformées. Thomas d’Aquin, par exemple, conserve une partie de la conception d’Aristote sur la reproduction, dans laquelle le masculin et le féminin n’occupent pas une place équivalente. Mais il affirme aussi que femmes et hommes ont chacun leur place dans l’ordre de la création. La femme n’est donc plus seulement pensée comme un homme moins accompli : on commence aussi à préciser ce qu’elle devrait être, comment elle devrait se comporter et quelle place elle devrait occuper.
Les figures d’Ève et de Marie rendent cette tension particulièrement visible. Ève peut représenter la tentation, le désir et la faute ; Marie, au contraire, la maternité, la pureté, la vertu, mais aussi une figure féminine dotée d’une immense importance religieuse.
D’un côté, la femme dont il faut se méfier. De l’autre, la femme que l’on donne en modèle.
Or, un modèle peut enfermer autant qu’un interdit. Dire qu’une femme doit être douce, pure, maternelle ou dévouée semble plus valorisant que de la déclarer inférieure. Pourtant, lorsque ces qualités deviennent ce que l’on attend d’elle pour être considérée comme une femme respectable, elles cessent d’être de simples possibilités : elles deviennent des obligations
3.2 Quand les femmes répondent à ceux qui prétendent les définir
Pourtant, les femmes ne restent pas silencieuses face à ces discours. Dès le début du XVe siècle, Christine de Pizan conteste directement les textes qui présentent les femmes comme naturellement faibles, moins intelligentes ou moralement inférieures.
Dans La Cité des dames, elle utilise une stratégie particulièrement efficace : elle oppose à ces affirmations des femmes qui ont réellement pensé, gouverné, écrit, combattu ou exercé du pouvoir.
Son argument pourrait se résumer ainsi : si les femmes sont incapables par nature, comment expliquer toutes celles qui prouvent le contraire ?
Deux siècles plus tard, Marie de Gournay va plus loin en défendant explicitement l’égalité entre femmes et hommes. Par ailleurs, Poulain de La Barre avance une idée particulièrement moderne pour son époque : certaines différences que l’on attribue à la nature des femmes pourraient en réalité venir des préjugés, des habitudes sociales et surtout de l’éducation différente donnée aux filles et aux garçons.
La question change alors profondément. Il ne s’agit plus seulement de demander si les femmes sont inférieures aux hommes. Une autre question apparaît : observe-t-on réellement ce que les femmes sont "par nature", ou observe-t-on aussi ce qu’elles sont devenues parce qu’on les a élevées, limitées et orientées différemment ?
C’est précisément sur cette question que Rousseau va prendre position. Et avec lui, l’assignation devient plus subtile : la femme n’a plus besoin d’être déclarée inférieure. Il suffit de la présenter comme naturellement différente.
Partie 4 - Pourquoi Rousseau fait-il de la femme un être "naturellement différent" ?
4.1 Rousseau : quand la femme n’est plus inférieure, mais faite pour autre chose
Au XVIIIe siècle, Jean-Jacques Rousseau déplace profondément la manière de penser les femmes. Il n’est plus nécessaire de les décrire comme des hommes imparfaits : elles peuvent désormais être présentées comme différentes par nature, complémentaires des hommes et destinées à une autre place.
Dans Émile ou De l’éducation (1762), le contraste est saisissant. Émile apprend à devenir autonome, à exercer son jugement, à agir dans le monde. Sophie, elle, est surtout préparée au mariage, à la relation et à la vie familiale. Rousseau associe davantage aux femmes la pudeur, la douceur, l’attention à l’autre et même l’art de plaire.
Le changement paraît considérable : on ne dit plus seulement à la femme ce qu’elle vaut moins ; on lui dit ce qu’elle serait merveilleusement faite pour être.
Et c’est précisément là que l’assignation devient plus difficile à repérer.
4.2 Quand une qualité devient une obligation
Être sensible, relationnelle, maternelle, attentive ou tournée vers le lien n’a évidemment rien de problématique. Cela le devient lorsque ces qualités cessent d’être des possibilités individuelles pour devenir la preuve d’une féminité réussie.
La femme peut alors être valorisée parce qu’elle comprend, apaise, prend soin, soutient, séduit ou maintient la relation. Mais que se passe-t-il lorsqu’elle ne veut pas occuper cette place ? Lorsqu’elle désire davantage de pouvoir, d’autonomie, de sexualité, de solitude ou simplement moins de responsabilité émotionnelle ?
Une représentation positive peut alors devenir une contrainte très efficace : "tu es libre d’être toi-même, à condition d’être naturellement féminine de la bonne manière".
Le véritable problème n’est donc pas la complémentarité. C’est le moment où une différence supposée devient un rôle attendu.
4.3 Mary Wollstonecraft : et si l’éducation fabriquait ce que l’on appelle "nature féminine" ?
En 1792, Mary Wollstonecraft répond directement à cette logique dans Défense des droits de la femme. Son objection est redoutablement simple : comment savoir ce dont les femmes sont capables "par nature" lorsqu’on ne leur offre ni la même éducation, ni la même autonomie, ni les mêmes possibilités qu’aux hommes ?
Autrement dit, si l’on apprend davantage aux filles à plaire, à dépendre, à prendre soin et à se définir dans le regard d’autrui, puis que l’on constate à l’âge adulte qu’elles sont plus dépendantes ou relationnelles, peut-on vraiment présenter ce résultat comme la preuve de leur nature ?
Wollstonecraft inverse ainsi la question : certaines caractéristiques attribuées aux femmes pourraient être moins la cause de leur place sociale que le produit de cette place sociale.
Au même moment, Olympe de Gouges porte la contradiction sur le terrain politique : si les droits proclamés par la Révolution sont véritablement universels, pourquoi les femmes en seraient-elles exclues ?
Une question apparaît alors, qui reste extraordinairement actuelle : lorsqu’une femme correspond parfaitement à ce que son couple, sa famille ou sa culture attendent d’elle, exprime-t-elle sa nature profonde (ou une manière d’être qu’elle a appris à confondre avec elle-même) ?
Partie 5 - Au XIXe siècle, comment la science redéfinit-elle la "nature féminine" ?
Au XIXe siècle, la question change de langage. Les différences entre femmes et hommes ne sont plus seulement discutées par la philosophie ou justifiées par la morale : on veut désormais les mesurer, les observer et les expliquer scientifiquement. Corps, cerveau, système nerveux, reproduction ou capacités intellectuelles deviennent autant de terrains où l’on cherche ce qui distinguerait les sexes.
Mais une difficulté apparaît aussitôt : qu’est-ce qu’une preuve lorsque les groupes que l’on compare n’ont ni reçu la même éducation, ni occupé les mêmes places, ni bénéficié des mêmes possibilités.
5.1 Darwin pensait-il les hommes intellectuellement supérieurs aux femmes ?
De mon point de vue, je répondrais par l'affirmative. Dans La Filiation de l’homme (1871), Charles Darwin considère que les hommes atteignent en moyenne des niveaux supérieurs dans certaines capacités intellectuelles et créatives. Il cherche notamment à expliquer cette différence par la sélection sexuelle et par les effets, au cours de l’évolution, de la compétition entre mâles.
Cependant, une partie de son raisonnement s’appuie aussi sur un constat : les hommes sont beaucoup plus nombreux parmi les figures reconnues des sciences, des arts ou de la pensée. Or, ce constat est produit dans une société où les femmes n’ont précisément ni le même accès à l’éducation, ni aux professions, ni aux lieux de pouvoir.
La question devient alors centrale : lorsque l’on constate une différence de réussite entre deux groupes qui n’ont pas disposé des mêmes conditions pour développer leurs capacités, jusqu’où peut-on l’interpréter comme une différence de nature ?
5.2 Pourquoi l’hystérie a-t-elle été si longtemps associée aux femmes ?
L’histoire de l’hystérie montre pourtant que la science ne fait pas seulement confirmer les représentations de son époque : elle peut aussi les remettre en question. Longtemps associée au corps féminin (son nom même vient du grec hystera, l’utérus) l’hystérie a été considérée pendant des siècles comme une affection particulièrement féminine.
À la fin du XIXe siècle, Jean-Martin Charcot contribue cependant à déplacer cette représentation. Il décrit aussi des hommes hystériques et cherche l’origine du trouble du côté du système nerveux plutôt que dans l’utérus.
Ce changement est essentiel pour notre histoire : ce que l’on croyait naturellement féminin cesse de l’être lorsque le modèle scientifique change. La science peut donc participer à naturaliser certaines différences, mais elle peut également faire tomber des évidences sexuées anciennes.
5.3 Freud pensait-il la féminité à partir du manque et de la passivité ?
En partie, mais sa pensée est plus contradictoire que cette formule ne le laisse entendre. Freud donne une place importante à la différence anatomique, à l’envie du pénis et, dans sa théorie du développement féminin, à une orientation vers des "buts passifs". Pourtant, il met lui-même en garde contre une équivalence trop simple entre masculin et activité, féminin et passivité. Il reconnaît également que l’organisation sociale impose aux femmes des situations qui favorisent cette passivité.
Cette contradiction est particulièrement intéressante. Lorsqu’une théorie décrit une caractéristique comme féminine, comment distinguer ce qui relève du corps, du psychisme et des conditions dans lesquelles les femmes ont appris à vivre ?
D’ailleurs, cette question est contestée très tôt au sein même de la psychanalyse. Karen Horney remet en cause certaines interprétations freudiennes de l’envie du pénis et propose de prendre davantage en compte la culture et la position sociale des femmes. Ce qui peut apparaître comme l’envie d’un attribut masculin peut aussi traduire l’envie des libertés, du pouvoir et des possibilités accordées aux hommes.
Le problème change alors profondément de nature. Si une femme a été davantage encouragée à plaire qu’à s’affirmer, à dépendre qu’à décider, à être désirée plutôt qu’à exprimer son propre désir, peut-on ensuite utiliser ces comportements comme preuve d’une "psychologie féminine" universelle ?
C’est précisément cette question que Simone de Beauvoir va déplacer encore davantage : au lieu de chercher une fois de plus ce que serait une femme "par nature", elle va interroger les conditions sociales, historiques et relationnelles dans lesquelles on apprend à le devenir.
Partie 6 - Simone de Beauvoir : existe-t-il vraiment une "nature féminine" ?
6.1 "On ne naît pas femme, on le devient" : que veut dire De Beauvoir ?
Avec Simone de Beauvoir, la question change profondément. Pendant des siècles, on a demandé : qu’est-ce qu’une femme ? Beauvoir déplace le regard : comment devient-on ce qu’une société appelle une femme ?
Dans Le Deuxième Sexe, elle souligne surtout une asymétrie centrale : l’homme peut occuper la position du sujet, de l’humain apparemment neutre, tandis que la femme est davantage définie par rapport à lui. Elle devient "l’Autre".
Sa célèbre formule, « on ne naît pas femme, on le devient », ne nie pas le corps ni les différences biologiques. Elle refuse que ces différences suffisent à décider de ce qu’une femme devrait penser, aimer, désirer ou devenir.
Ainsi, être maternelle, douce, très attentive au lien ou tournée vers les autres peut correspondre à certaines femmes. Mais ces qualités ne constituent pas, à elles seules, une « nature féminine » universelle. Elles peuvent aussi être encouragées, récompensées et attendues dès l’enfance.
Et même lorsqu’elles semblent valorisantes, elles deviennent contraignantes lorsqu’elles servent à dire ce qu’une femme devrait être pour être considérée comme pleinement féminine.
6.2 Françoise Héritier : différence ne signifie pas hiérarchie
Françoise Héritier permet d’aller plus loin avec la notion de valence différentielle des sexes. Une différence entre femmes et hommes n’explique pas, en elle-même, pourquoi certaines qualités seraient considérées comme supérieures à d’autres.
Une société peut, par exemple, associer davantage le masculin à l’autonomie, à l’autorité ou à l’action, et davantage le féminin au soin, à l’émotion ou à la relation. Le problème ne réside pas dans l’existence de ces qualités, mais dans la valeur qu’on leur attribue et dans les rôles que l’on en déduit.
Autrement dit, une différence peut exister sans devenir une hiérarchie, une obligation ou un destin.
6.3 Pourquoi ne peut-on pas parler de toutes les femmes comme d’un même groupe ?
Mais une autre difficulté apparaît alors : de quelle femme parle-t-on lorsqu’on dit “les femmes” ?
Les féminismes noirs, puis les travaux de Kimberlé Crenshaw sur l’intersectionnalité, rappellent qu’il n’existe pas une seule expérience féminine. Origine sociale, histoire culturelle, couleur de peau, sexualité, âge ou position économique modifient profondément la manière dont une femme rencontre les normes qui pèsent sur son sexe.
Même après avoir cessé de prendre l’homme comme référence universelle, on peut donc reproduire le même mécanisme en prenant une certaine femme comme référence de toutes les autres.
La question n’est peut-être plus de découvrir enfin ce qu’est "la femme", mais de comprendre pourquoi nous avons tant besoin qu’il existe une définition unique du féminin.
C’est précisément là que la "femme plurielle" prend tout son sens : non pas une nouvelle manière idéale d’être femme, mais la possibilité qu’aucune caractéristique, aucune moyenne et aucune norme culturelle ne suffise, à elle seule, à définir une femme particulière.
Partie 7 - Comment une représentation finit-elle par passer pour une "nature féminine" ?
7.1 Comment un rôle finit-il par sembler naturel ?
Pour la psychologue sociale Alice Eagly, nous apprenons aussi ce que seraient "les femmes" et "les hommes" en regardant les places qu’ils occupent.
Si les femmes sont plus souvent présentes dans le soin, l’éducation ou l’accompagnement, nous pouvons finir par les croire naturellement plus empathiques et plus relationnelles. À l’inverse, si les hommes occupent davantage les postes de pouvoir, nous pouvons les imaginer spontanément plus autoritaires, plus ambitieux ou plus faits pour diriger.
Mais Eagly ne dit pas que toutes les différences entre femmes et hommes sont fabriquées par la société. Elle montre plutôt que les rôles que nous voyons renforcent les qualités que nous associons ensuite aux sexes.
Une boucle peut alors se créer : les rôles influencent les attentes → les attentes influencent les comportements → les comportements semblent confirmer les rôles.
C’est ainsi qu’une habitude sociale peut progressivement prendre l’apparence d’une évidence naturelle.
7.2 Les femmes sont-elles vraiment plus relationnelles ?
Aujourd’hui encore, les recherches montrent surtout qu’elles sont perçues comme telles.
Une étude internationale publiée en 2026 dans 40 pays montre un changement important : femmes et hommes sont désormais majoritairement considérés comme aussi compétents les uns que les autres. Pourtant, les hommes restent davantage associés à l’affirmation de soi, à l’indépendance et au leadership, tandis que les femmes restent davantage associées à l’empathie, à la chaleur et à l’attention portée aux autres.
Autrement dit, les représentations changent sans forcément disparaître.
Hier : "les femmes sont moins capables" ; aujourd’hui, davantage : "elles sont tout aussi capables, mais elles sont naturellement plus faites pour le lien".
Et nous retrouvons ici une vieille question : quand une qualité paraît positive, peut-elle malgré tout enfermer ?
7.3 Le sexisme bienveillant : quand un compliment devient une norme
C’est précisément ce qu’expliquent Peter Glick et Susan Fiske avec le concept de sexisme bienveillant. Une femme peut être valorisée parce qu’elle est douce, attentive, compréhensive, maternelle ou délicate. Cela semble très différent d’un discours ouvertement hostile aux femmes.
Pourtant, le problème apparaît lorsque cette valorisation devient conditionnelle : la femme est appréciée tant qu’elle reste dans le rôle attendu. A ce sujet, les travaux de Laurie Rudman et Peter Glick montrent ainsi qu’une femme très affirmée peut être reconnue comme compétente, tout en étant jugée plus froide, plus difficile ou moins sympathique dans certains contextes professionnels.
C’est là que la norme devient subtile : une femme peut être encouragée à réussir, mais parfois à condition de ne pas paraître trop dominante ; elle peut être indépendante, mais pas trop distante ; ambitieuse, mais toujours chaleureuse. Et ces attentes ne sont pas seulement transmises par les hommes. Elles circulent partout : dans les familles, les couples, l’école, le travail, les médias, entre femmes comme entre hommes.
Une représentation devient particulièrement puissante lorsqu’elle ne ressemble plus à une règle extérieure, mais à une évidence intérieure : "je suis comme ça parce que je suis une femme".
C’est peut-être ainsi qu’une norme sociale finit par prendre l’apparence d’une nature.
Partie 8 - De "la femme" aux femmes plurielles : que reste-t-il des stéréotypes sur les femmes aujourd’hui ?
8.1 Charge mentale dans le couple : pourquoi reste-t-elle souvent féminisée ?
Dans de nombreux couples hétérosexuels, les femmes continuent à assumer davantage une partie du travail mental invisible : anticiper, organiser, se souvenir, coordonner, vérifier que les choses seront faites. Les recherches montrent que cette charge cognitive reste inégalement répartie et qu’elle peut peser sur le bien-être et la satisfaction relationnelle des femmes.
Il serait pourtant réducteur d’en conclure qu’elles seraient "naturellement" plus organisées ou plus attentives aux besoins des autres. Une dynamique conjugale peut progressivement renforcer l’écart : celui ou celle qui anticipe déjà devient le référent du quotidien, tandis que l’autre est moins amené à développer la même vigilance. Mais cette boucle à deux s’inscrit elle-même dans une organisation sociale où le soin, l’anticipation domestique et la responsabilité familiale restent largement associés au féminin.
Le fait que les couples de même sexe organisent souvent plus équitablement certaines tâches rappelle d’ailleurs que cette répartition n’est pas une conséquence automatique du fait d’être une femme ou un homme.
La question devient alors moins : "pourquoi les femmes pensent-elles davantage à tout ?" que : "comment une compétence acquise et entretenue finit-elle par ressembler à une disposition naturelle ?"
8.2 Sexualité féminine : être désirée peut-il éloigner de son propre désir ?
Une autre trace de ces représentations peut apparaître dans la sexualité. Lorsqu’une femme porte beaucoup d’attention à son apparence, à l’effet qu’elle produit ou à la manière dont son corps est regardé, une partie de son attention peut se déplacer de ce qu’elle ressent vers ce qu’elle donne à voir.
La théorie de l’auto-objectivation décrit cette tendance à regarder son propre corps depuis un point de vue extérieur. Les recherches suggèrent qu’une forte auto-objectivation peut compliquer certaines dimensions de la sexualité et de la subjectivité sexuelle, même si les résultats concernant la satisfaction ou les difficultés sexuelles restent variables selon les études.
Une femme peut ainsi savoir très précisément si elle se sent désirable, tout en ayant plus de difficulté à identifier ce qu’elle désire réellement.
Retrouver une position de sujet ne signifie pourtant ni devenir plus entreprenante, ni avoir davantage de rapports sexuels, ni correspondre à une nouvelle définition de la femme "libérée". Il s’agit plutôt de pouvoir sentir, choisir, consentir, refuser, demander ou ne pas vouloir, à partir de sa propre expérience.
Autrement dit : passer de "suis-je désirable ?" à "qu’est-ce que je ressens et qu’est-ce que je veux ? "
8.3 Sortir des normes de féminité signifie-t-il renoncer au féminin ?
Pour ma part, la répponse est clairement non. Et c’est probablement ici que la notion de femmes plurielles devient la plus importante.
Une femme peut aimer prendre soin, désirer profondément la maternité, se reconnaître dans la douceur, la séduction ou des codes traditionnels de féminité. Une préférence n’est pas fausse simplement parce qu’elle a été encouragée socialement. Notre histoire, notre famille et notre culture participent toutes à nous construire ; cela ne rend pas nos désirs irréels.
À l’inverse, sortir d’une norme ne signifie pas devoir en choisir l’opposé. Il ne s’agit pas de remplacer la femme douce, maternelle et relationnelle par une nouvelle femme idéale qui devrait être autonome, combative et totalement indépendante.
L’enjeu est ailleurs : ce mode de vie est-il habité comme un désir, une préférence, un compromis acceptable (ou comme quelque chose que l’on ne s’autorise même pas à remettre en question) ?
En consultation, cette distinction apparaît parfois à travers des questions très simples : "est-ce que je veux réellement cela ?", "qu’est-ce que je continue à porter parce que j’ai toujours pensé que c’était mon rôle ?", "qu’est-ce qui se passerait si je cessais de le faire ?"
Il ne s’agit pas, pour le thérapeute, de décider de l’extérieur si un choix est « vraiment libre ». Il s’agit d’aider une personne à distinguer davantage ce qu’elle désire, ce qu’elle accepte de porter et ce qu’elle ne veut plus vivre comme une obligation liée à son sexe.
Dans le couple, ce travail est nécessairement systémique : les rôles de chacun se répondent. L’un peut avoir appris à prendre en charge le lien tandis que l’autre a appris à moins s’en préoccuper ; chacun peut alors, sans le vouloir, confirmer chez l’autre la place qu’il occupe déjà.
Passer de "la femme" aux femmes plurielles ne signifie donc ni nier les différences ni effacer le féminin. Cela signifie qu’aucune différence biologique, aucune moyenne statistique, aucun héritage culturel et aucune qualité valorisée ne devrait suffire, à eux seuls, à décider de ce qu’une femme particulière doit devenir.
Conclusion
En 2 500 ans, les représentations du féminin n’ont cessé de changer : femme imparfaite, différente, complémentaire, fragile, maternelle, relationnelle, psychologiquement singulière. Cette instabilité oblige à la prudence chaque fois qu’une époque prétend enfin savoir ce qu’est une femme "par nature".
Ces représentations ne parlent donc pas seulement des femmes qu’elles cherchent à décrire. Elles révèlent aussi (et peut-être avant tout ?) les valeurs, les hiérarchies et les attentes des sociétés qui les produisent.
Reconnaître des femmes plurielles ne signifie ni nier le corps, ni effacer les différences, ni considérer toute féminité traditionnelle comme suspecte. En fait, cela signifie quelque chose de plus simple : aucune différence biologique, aucune moyenne, aucune tradition, aucune qualité valorisée ne suffit à décider de ce qu’une femme doit devenir.
La femme plurielle n’est donc pas un nouveau modèle féminin.
C’est précisément le renoncement à l’idée qu’un seul modèle puisse suffire.
Lorsque j'ai écrit cet article, je voulais partir d’une question générale sur les femmes. Et finalement, cet article en ouvre peut-être une nouvelle encore plus vaste : combien de réalités que nous appelons aujourd’hui "naturelles" sont aussi le résultat d’une longue histoire de représentations, d’attentes, de rôles et d’habitudes devenues invisibles ?
L’enjeu n’est pas de croire qu’il existerait, sous toutes ces influences, un "vrai soi" totalement pur. Il est plutôt de pouvoir se demander : parmi tout ce qui m’a construite, qu’est-ce que je souhaite continuer à habiter, transformer ou ne plus subir comme une évidence ?
C’est peut-être là que commence réellement la liberté intérieure.
Et si vous n’aviez plus à être la femme que l’on attend de vous ? En thérapie individuelle, de couple ou en sexothérapie, je vous accompagne à distinguer ce que vous désirez, ce que vous avez appris à porter et ce que vous ne voulez plus subir comme une obligation.
L’enjeu n’est pas de devenir une autre femme, mais d’habiter plus librement celle que vous êtes.
Ressources scientifiques
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NeoSoi - Dr Céline BERCION - psychologue sociale et systémique, psychothérapie, thérapie de couple et sexothérapie - Bordeaux et visio
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